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CHAPITRE II

LA CORPOHATIOX DEVANT l'oPIXIOX

Section ^^ — L'École libérale. — Les Économistes.

Par les idées qu'elle professe sur cette grave question de l'organisation du travail, l'école libérale procède directement des économistes du XVI P siècle et peut se dire l'héritière de Quesnay, de Dupont de Nemours et de Turgot, dont les idées avaient triomphé en 1701.

Ce programme économique, défendu au début du XIX* siècle par Horace, puis par Jean-Baptiste Say, fut accepté par l'opinion et ne rencontra aucune contradiction jusqu'à la Révolution -de 1830. Alors seulement, ainsi qu'on l'a vu, commença à se manifester une certaine réaction contre l'individualisme combattu à droite par les économistes chrétiens, tels que Villeneuvc- Bargemont, et à gauche par les socialistes que Proudhon menait à l'assaut des institutions existantes. Le socialisme sut accaparer le mouvement de 1848, mais la banqueroute des utopies révolutionnaires de cette époque ramena l'opinion aux doctrines dites libérales, au service desquelles Richard Gobden en Angleterre, Wolowski, Léon Faucher, Michel Chevalier et surtout Frédéric Bastiat en France employaient toutes les ressources de leur dialectique et de leur éloquence. Les dix-huit années du second Empire furent pour l'école libérale, que l'on appelait alors l'école de Manchester, un véritable été de la Saint-Martin. Depuis 1870, au contraire,

les idées chères aux économistes ont perdu en grande partie le crédit dont elles «ivaient joui si longtemps et l'opinion semble de plus en plus attirée vers les systèmes qui demandent, soit à l'intervention directe de l'Ktat, soit à une organisation corporative et autonome du travail une atténuation des misères et le redressement des injustices sociales auxquelles la liberté économique, ou plus exactement la concurrence, s'est révélée impuissante à porter remède.

Il importe toutefois de ne pas s'y tromper. Mîilgrélepeude faveur que lui accorde l'opinion à l'heure présente, l'école libérale représente encore une force considérable. Aujourd'hui comme jadis, ses principes sont défendus par des hommes qui font partie de l'élite intellectuelle du pays et dont il n'est par suite pas permis de traiter légèrement le témoignage : parmi les chefs de cette école, on citait encore hier M. Léon Say, et Ton cite encore MM. Frédéric Passy, Levasseur, Georges Picot, de Molinari, Paul et Anatole et Leroy-Beaulieu^ La doctrine classique de l'économie politique est encore officiellement professée dans presque toutes les chaires des grandes écoles de l'Etat qui, par une étrange inconséquence, dément par sa politique économique et sociale son propre enseignement. La bourgeoisie, par crainte du socialisme autant que par tradition, est en majorité favorable à ces idées auxquelles ce grand mot de liberté donne un prestige encore puissant sur beaucoup d'esprits.

La doctrine des économistes, bien qu'elle ait inspiré des centaines de volumes, peut se résumer assez brièvement. Son point de départ n'est autre chose en réalité que l'ancien postulat de Quesnay rajeuni par Bastiat dans ses Harmonies éco-noniiques. D'après ce système, la mise en œuvre des forces et des énergies individuelles se limitant les unes par les autres, en d'autres termes, la concurrence, assure l'équilibre social et donne pleine satisfaction aux intérêts légitimes. La société

1. M. Uorl>ert Sponrcr a !«oiit<*nii les mêmes théories dans L'Individu contre l'État » (trad. Gkrhciikll, 1885).

tend naturellement vers le bien-être, le perfertionnement et l'égalité . « Tout homme jouit gratuitement de toutes les utilités fournies par la nature, à la condition de prendre la peine de les recueillir ou de restituer un service équivalent. »

Ce système aboutit logiquement à la condamnation de toute intervention de TEtat dans les rapports entre le travail et le capital et à la stricte limitation de ses attributions. Tout au plus lui reconnaît-on le droit d'assurer le fonctionnemenldes services d'intérêt général auxquels l'initiative privée ne peut manifestement poui^Noir, tels que Tarméc, la justice, la police, et dans une mesure restreinte, l'assistance publique.

Telle est la doctrine classique de l'école de Manchester. Mais parmi les économistes eux-mêmes, il en est qui, comprenant la nécessité ^d'élargir une formule trop étroite en présence des maux de toute sorte que l'initiative privée demeure impuissante à soulager et dont le socialisme ne manque pas d'exploiter le spectacle, ont cru devoir adopter une définition nouvelle et plus extensive des droits de l'autorité publique. Un jurisconsulte éminent que ses opinions classent parmi les écrivains de l'école libérale, M. Aucoc, était l'interprète de ces sentiments, lorsque tlans une communication faite en 1886 à l'Académie des sciences morales et politiques, il retraçait en ces termes le r«Me social de l'Etat moderne, tel qui le concevait : « L'intervention de l'Etat n'est légitime que si l'impuissance des individus isolés ou volontairement associés est démontrée et si le bien <iu'il s'agit de faire dans l'intérêt co/nmun est impossible sans le concours de la puissance sociale. » Sans doute, M. Aucoc, admettrait difficilement en pratique l'impuissance des efforts individuels et par suite la légitimité de l'action de l'Etat ; il rejetterait délibérément l'assurance obligatoire et la limitation du travail des adultes. Mais, en somme, il a fait une concession importante à la thèse qui considère l'intervention du législateur comme pouvant suppléer dans un intérêt social démontré à l'insuffisance de l'action individuelle, et la formule

qu'il a proposée pourra peul-êlre dans l'avenir servir à i^tablir une entente entre tous ceux qui, sans se courber devant la tyrannie socialiste, demeurent convaincus de la nécessité d'une réforme sociale. Un disciple intransigeant de Bastiat, M. Frédéric Passy, a clairement aperçu le péril que faisait courir à l'intégrité des doctrines économiques la nouvelle délinition des droits de l'Ktat due à M. Aucoc et il l'a dénoncée avec énergie à l'Académie des sciences morales et politiques ^ Au surplus, ces divergences n'empêchent pas les <îhefs de l'école du laisser-faire d'être d'accord pour combattre tout système impliquant une organisation législative du travail et notamment pour condamner le régime corporatif. « L'économie politique, a dit l'un d'eux, M. Baudrillart, s'est formée il y a un peu plus d'un siècle en haine de l'association forcée^.» L'héritage de Turgot s'est transmis intact aux économistes : tout projet de reconstitution des corporations, fût-il conçu dans l'esprit le plus large et le plus moderne, s'est heurté et se heurtera à leur opposition déclarée. Sous Louis- Philippe, Rossi a consacré une de ses leçons au Collège de France à combattre les corporations et à refaire contre e.Wes avec une éloquence autrement entraînante le réquisitoire de Glicquot de Blei'vache et de Bigot Sainte-Croix. Sous le second Empire, dans un article de la Revue des Dcii.c-Mondcs iparu le 1" mars 1859, M. Jules Simon reprenait la même thèse. ■« Pour comprendre, écrivait-il, la puissance créatrice de la liberté, il n'y a qu'à comparer ce que la servitude avait fait en vingt siècles et ce que la liberté a fîiit en soixante ans, au milieu des plus grandes guerres civiles et internationales. » A quoi l'on pourrait peut-être répondre que, s'il faut juger l'arbre à ses fruits, la prétendue servitude des corporations avait du moins pendant de longs siècles assuré la stabi-

1. M. Aucoc (dit M. Frédéric Pii!)isy) a réduit l'action de l'Etat aux cas où un grand intérôt de préservation sociale est on jeu. Mais n'est-co pas toujours au nom d'un intérêt social que l'on propose toutes les mesures de tutelle, d'ingérence ? Oii B*arrêtera-t-on ? » Comptes rendus do l'Académie dos sciences morales et politiques, 1886.

2. La Liberté du travail, la liberté d'association et la démocratie. 1865, p. 7.

lité du travail et prései'vélapaix sociale, tandis que la liberté, ainsi que l'appelle M. Jules Simon, ou Tindividualisme ainsi que d'autres nomment le régime établi en 1791, en moins d'un siècle, a décbaîné la guerre des classes et enfanté le socialisme.

Quel est donc d'après les économistes le remède à la crise si aiguë dont souffre la société moderne ? Autant les écrivain!; de cette école sont d'accord pour repousser l'intervention dn l'Ktat dans les rapports du travail et du capital, autant ils diffèrent d'opinion sur la manière d'envisager les causes du mal social et les moyens de le guérir ou de l'atténuer. II en est tout d'abord qui se refusent à admettre l'existence de ce mal lui-mAme, ou qui par un hardi paradoxe' l'attribuent aux entraves dont aurait encore à souffrir la liberté du comment* et del'industrie. « Les remèdes au mal, écrivait M. Dunover on 1845\ sont précisément dans le régime que l'on nous dénonce, c'est-à-dire dans un régime réel de liberté et de concurrence; plus ce régime se réalisera et plus on se trouvera dans une situation favorable au rapide développement des travaux et à l'équitable rémunération des travailleurs... Ne tombe-t-il pas sous le sens que moins il y aura de barrières entre les professions et entre ceux qui les exercent, que moins il y aura de monopoles, que plus s'étendra le champ de la concurrence et plus les entreprises utiles pourront se multiplier et plus devra être demandé le travail des classes laborieuses?... On peut encore affirmer que la concurrence est le régime le plus favorable à l'équitable distribution des fruits du travail. En effet, moins elle tolère de monopoles et moins elle permet à certaines classes d'abuser de l'avantage que le monopole leur donnait sur les autres. »

Cette inaltérable confiance dans l'efficacité sociale de la concurrence n'est plus aujourd'hui le privilège que d'un petit nombre d'écrivains. Les économistes contemporains sonl presque tous d'accord pour admettre que la concurrence uc

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