La Liberté du travail, t. I, p
suffit pas toujours à elle seule à assurer le bonheur de rhiimanité et que les effets de la liberté du travail, si prérieuse que soit celte liberté, demeurent en dernière analyse subordonnés à l'usage bon ou mauvais que l'on en peut faire. Les économistes eux-mêmes n'ont pu disconvenir en effet d'une part que la liberté du travail était trop souvent impuissante à apporter un remède à ces maux: le chômage forcé, la maladie, les accidents ; d'autre part que l'antagonisme croissant entre l'ouvrier et son patron était un fait social exceptionnellement grave dont le jeu naturel de la loi de l'offre et de la demande ne parvenaitpas à écarter le péril. lis se sont donc efforcés de découvrir la cause qui a paralysé Faction bienfaisante de la liberté du travail. Les uns ont pensé découvrir cette cause dans l'ignorance, source de toutes les misères, et ils ont conclu que pour donner au peuple le moyen d'être heureux et sage, il fallait avant tout l'instruire. Ils ont donc réclamé l'ouverlures de cours professionnels et de bibliothèques, la création d'écoles d'apprentissage, de musées du travail, toutes choses en soi excellentes, mais qui se sont trouvées à l'expérience radicalement impuissantes à atteindre le but que l'on poursuivait'. D'autres ont préconisé l'institution de caisses d'épargne ou de retraites, de caisses de secours mutuels contre la maladie, le chômage, les accidents, les assurances sur la vie'; quelques-uns ont cru trouver dans la coopération ou dans la participation aux bénéfices la solution tant cherchée •. D'accord pour repousser
1. « Bien des hommes ont uno croyance Ulimitco dans la force de l'enseiffuemcnt ot de la raison. A les on croire, tous les écarts des populations ouvrières n'auraient d'autre cause que l'ignorance. Cette thèse séduisante, nous l'avons soutenue nous-mômc naguère. Nous n'abandonnons pas aujourd'hui nos convictions d'hier, mais les faits no semblent pas justifier nos espérances. ■ P. Lrroy Bkauliru. La Question ouvrière au XIX» siècle^ p. 297.
2. Lkvassbur, Hist. des classes ouvrières depuis il89, p. 564.
3. Ces espérances ne sont pas partagées par M. Paul Loroy-Bcaulieu. L'éminent professeur au Collège de Franco constate en effet à propos des sociétés coopératives do production « qu'à part quelques exceptions on petit •nombre, on n'a guère eu à enregistrer dans leur histoire que des désastres. • {La Question ouvrière etu XIX* siècle, p. 255.) Tout en reconnaissant <\>&a \ak
toute organisation systématique du travail, les économistes se divisent donc sur le choix des moyens propres à remédier aux misères ou à écarter les dangers de Theure présente et sur la direction à imprimer dans ce but à l'initiative privée dont les efforts souvent contradictoires sont jusqu'ici demeurés impuissants à améliorer les maux dont souffre la société.
Section n. — L'École socialiste.
Tandis que les économistes sont unanimes à repousser les idées corporatives, beaucoup de socialistes acceptent et même propagent ces idées ; ils obéissent en cela à des considérations très particulières. L'école socialiste ne cherche pas en effet dans la corporation un moyen d'apaiser les conflits professionnels et d'éteindre la haine ^e classes, mais bien plutôt songe à l'utiliser contre la société comme une puissante machine de guerre. La corporation n'est en effet nullement le type d'organisation sociale rêvé par les socialistes dont le but n'est autre que l'expropriation de la propriété privée par l'Etat et la répartition des produits du sol ou de l'industrie au prorata du travaiP. Mais les socialistes, en tacticiens habiles, ont compris que les groupements corporatifs, grâce à leur cohésion et à leur discipline, pouiTaient devenir des foyers d'agitation très utiles à leur propagande, et ils ont tout
participation aux bénéfices a pu dans des circonstances particulières donner des résultats favorables, le même auteur ajoute que ce système conçu conune modo général d'organisation du travail est non seulement une utopie décevante mais une utopie dangereuse ; il contient un ferment de discorde et un principe dissolvant (p. 223).
1. Le système socialiste a été développé dans un opuscule célèbre, la (Mia* tessence du socialisme^ par M. Schaefllc, ancien ministre do l'Empire d'Autriche. Cet opuscule a môme été l'origine d'une mystification assez plaisante. If. SchaefBe avait si exactement et si habilement exposé les doctrines du parti que les socialistes ont cru l'avoir converti à leurs idées et ont fait traduire sa brochure dans toutes les langues. Grande a été leur désillusion à l'apparition d'un autre ouvrage : Die Aussichtslosigkeit der sozial Demokratie où le même auteur le§ eombat et les réfute.
DE 1791 A NOS JOURS Ml
fait pour accaparer le mouvement syndical. Divers moyen» d*action ont été mis en avant par les écrivains socialistes, en vue de hâter l'expropriation de la propriété privée au profit de rËtat. Lassalle préconisait comme moyen d'acheminement vers la liquidation finale le crédit aux sociétés ouvrières. Une banque centrale du travail ayant le monopole de rémission desbillets mettrait le capital à la disposition des sociétés coopératives d'ouvriers. Schaefile, ce dilettante du socialisme, suggérait comme plan de campagae l'expropriation successive par l'Etat des grandes Compagnies financières et industrielles. Benoit Malon réclamait l'impôt unique et progressif sur le revenu et le capital, le retour à la collectivité des monopoles, la limitation du droit d'héritage à la descendance en ligne directe. A ces diverses revendications, les Congrès ouvriers en ajoutèrent d'autres, en demandant : la fixation de la journée de travail à huit heures, l'interdiction du travail de nuit, la suppression du marchandage et des bureaux de placement, un salaire minimum. Par contre, ces Congrès semblent peu goûter la participation aux bénéfices ; ils prétendent que cette participation est une pure duperie et que la part des bénéfice» attribuée à l'ouvrier lui est reprise sous la forme d'une diminution de salaire ^ D'après eux, la coopération ne donnerait pas de meilleurs résultats. « La plupart des sociétés fondées par des ouvriers pleins de bonne volonté deviennent rapidement des sociétés de patrons traitant leurs anciens camarades avec moins d'égards que les autres. Les parqueteurs nous disent de la société coopérative de leur corporation : Ce sont de véritables exploiteurs '. » Si les socialistes rejettent la participation aux bénéfices et montrent peu d'enthousiasme pour la coopération, ils attendent beaucoup au contraire de
1. « Il y a dans la participation une hypocrisie de plus, le patron reprenant d'une main ce qu'il a donné de l'autre • (Conférence internationale ouvrière d« paris de 1886). Procès-verbaux officiels. 1887, p. 52.
2. Conférence- internationale ouvrière de Paris (1886). Procès-verbaux officiels, 1887, p. M. M. Benoit Malon condamne, lui aussi, la coopération, < mirage aussi trompeur que le mirage du désert. • {Manuel d'iconomit tociale, \%^, v* ^''^^'t'
l'organisation corporative, mais ils ne voient en elle qu'une place forte où se concentreront en toute sécurité les forces du prolétariat jusqu'à l'heure où il sera possible de les lancer à l'assaut du capital. Un des théoriciens les plus célèbres de l'école, M. Benoît Malon, a défini très nettement le genre de services que le socialisme attend de la corporation. « Il est évident, écrivait M. Malon, que certaines professions bien organisées corporativeraent et dans lesquelles on ne peut entrer qu'après un difficile apprentissage peuvent pendant un temps relativement long maintenir les prix au-dessus du strict nécessaire. En revanche, la loi d'airain sévit de toute sa rigueur sur les masses des prolétaires qu'aucune organisation corporative ne sauvegarde^ ».
Fidèles à ce mot d'ordre, les socialistes ont soutenu de toutes leurs forces le mouvement corporatif ouvrier dont il ne leur a pas été difficile de s'emparer. Dès 1879, le Congrès ouvrier de Marseille réclamait la reconnaissance pure et simple de l'association et la surveillance de l'apprentissage *. Après la loi de 1884 qui a donné satisfaction à la première partie de ce vœu, les socialistes n'ont pas perdu de temps pour se mettre en campagne et pour faire une active propagande dans les syndicats ouvriers dont la plupart leur sont entièrement acquis. A leur instigation, de nombreux syndicats ont refusé de se confor* mer à la loi en faisant les déclarations prescrites. La fermeture de la Bourse du travail et les condamnations correctionnelles prononcées contre les fondateurs des syndicats illégalement constitués ont pu momentanément avoir raison de cette rébellion ; mais les syndicats ouvriers n'attendent qu'une occasion favorable pour reprendre la lutte contre la société et la loi. Peut-être alors sera-t-il temps de se demander si le législateur de 1884 n'a pas commis une imprudence en con*