Atiociation cathoUquCt t. XXV, p
riers), à Nantes (menuisiers), à Castelsarrazin*. En 1889, à Rennes, les corporations chrétiennes groupaient 425 ouvriers et 85 patrons*. A Romorantin (février 1890) le syndicat Saint- Vincent, après cinq mois d'existence, groupait 200 membres et était assuré de 100 adhésions nouvelles. Mais les plus beaux résultats étaient obtenus dans la région industrielle du Nord. La grande confrérie ouvrière de Notre-Dame de l'Usine, véritable fédération de corporations chrétiennes, ne groupait pas moins de 20,000 ouvriers*. A Tourcoing, sur 18,000 travailleurs 3,300 étaient affiliés à cette fédération*. La corporation de Saint-Nicolas de Lille comptait 1,026 membres, dont 310 ouvriers, et 645 ouvrières. Depuis lors, de nouvelles- associations se sont encore fondées et un certain nombre ont prospéré.
L'œuvre si courageusement entreprise par M. le comte de Mun et ses dévoués collaborateurs n'a donc pas été stérile, et s'il fallait l'apprécier isolément en tant qu'association d'efforts individuels et d'énergies librement mises au service d'une idée commune, elle apparaîtrait certainement comme une des manifestations les plus remarquables de l'initiative privée en France dans la dernière moitié de ce siècle. Si donc les fondateurs de l'Œuvre des Cercles catholiques et les promoteurs du mouvement corporatif qui en est issu avaient borné leur ambition à la création d'une fédération des patrons et des ouvriers chrétiens, ou même dans quelques villes où ils avaient l'heureuse fortune de pouvoir compter sur le concours de
1. Association catholique^ t. XXV, p. 483, 6U.-- t. XXVI, p. 238, 364. 8. IbU.» t. XXVII, p. 762.
3. L'organisation de la fédération do N.-D. de l'Usine était fort bien conçue. Dans chaque ville siégeait un conseil syndical composé do délégués des patrons, des employés et des ouvriers. Les ouvriers de chaque usine formaient un groupe autonome subdivisé lui-môme par fraction de dix membres ot représente au Conseil syndical. On se rappelle les poursuites collectives exercées et les condamnations prononcées contre les patrons membres de la confrérie de N.-D. de rUsinc. Cf. sur cette œuvre Une tentative d'organisation ouvrière dans le nord de la France^ par le Père Fristot, 1889.
4. Le syndicat de l'industrie textile à Tourcoing groupait à loi seul 1150 ou- Trîers de 15 usines. Association catholique , t. XXXI p. 511.
grands industriels catholiques, à la fondation d'institutions d'enseignement, de moralisation et d'assistance, on pourrait dire que le succès est venu couronner leurs efforts. Mais M. le comte de Mun et ses lieutenants ont eu (et c'est leur honneur) un but plus élevé : ils n'ont pas seulement voulu fonder une œuvre particulière dont l'action serait restreinte à quelques milliers d'adhérents de tout temps acquis à leurs idées et animés de la même foi ; ils ont proclamé hautement leur ambition d'être des novateurs et des propagandistes, de combattre les préjugés qui ont si facilement cours dans les classes laborieuses, de démontrer au patron que l'ouvrier n'est pas une machine à produire et à l'ouvrier que le patron n'est pas l'exploiteur qu'on lui dénonce ; ils ont rêvé en un mot l'avènement de la paix sociale par le rétablissement de l'harmonie du capital et du travail. Si telles ont été les espérances des fondateurs de l'Œuvre des Cercles catholiques, ils doivent s'avouer à eux-mêmes qu'elles ont été jusqu'ici singulièrement déçues. Pour des raisons multiples sur lesquelles nous aurons bientôt l'occasion d'insister, la grande masse des ouvriers est demeurée indifférente ou même hostile aux appels et aux prédications qui lui ont été adressés ; dans des provinces entières, il a été impossible de constituer des corporations viables ; dans celles-là même où ces corporations ont pu s'établir et s'organiser solidement, le nombre des ouvriers adhérents, alors même que pris isolément il atteste le succès relatif obtenu, paraît insignifiant par comparaison avec le chiffretotaldes populations ouvrières. Si l'œuvre de la corporation chrétienne n'a pas été entièrement inefficace et si elle a même pu prospérer dans certains milieux et grâce à certaines circonstances particulièrement favorables, il est incontestable qu'elle est demeurée jusqu'ici et d'une manière générale sans influence appréciable sur les relations des patrons avec leurs ouvriers, et que l'arbitrage qu'elle leur offrait a été implicitement décliné par les deux parties.
Mais les institutions corporatives dues à l'Œuvre des Cercles
catholiques ne sont pas la seule contribution apportée par les économistes chrétiens de l'école de M. de Mun à la question sociale. Ces institutions ne sont que les premiers essais sujets à révision d'un système social encore imparfaitement défini et dont il est plus facile d'indiquer les tendances que de préciser avec certitude les conclusions. La corporation chrétienne de M. de Mun, s'il nous est permis d'user d'une comparaison, apparaît comme une reconnaissance de cavalerie, chargée de fouiller le terrain et d'observ^er les mouvements de rennemi, et d'après les indications de laquelle le général en chef décidera en pleine connaissance de cause quelles dispositions définitives il doit prendre pour le combat. Il ne semble donc pas que la corporation chrétienne, telle qu'elle a fonctionné jusqu'ici, soit le type défînitifde la corporation telle que la souhaite l'école catholique ; à tout le moins, la notion de l'association professionnelle telle que la concevait au début M. de Mun a't-elle été déjà singulièrement élargie par plusieurs des écrivains qui tiennent à honneur de se dire ses collaborateurs; nous tenterons d'en fournir la preuve.
Le fondement de la doctrine de cette école repose sur celle idée chrétienne et humaine tout à la fois que le contrat de travail n'est pas, comme l'ont prétendu tour à tour Adam Smith, J.-B. Say et Bastiat, un contrat de louage ordinaire; c'est un acte humain ^ , un contrat sui gencris auquel la justice doit présider. Il faut donc le régler équitablement et toute intervention qui a pour règle le rappel à la justice de Tune on l'autre des parties contractantes est justifiée.
Ces idées trouvent leur application dans la conception corporative. C'est seulement en rapprochant les hommes qu'on peut les moraliser, les solidariser, assurer le règne de la justice et de la bonté. L'association professionnelle est donc préférable à l'isolement de l'individu. Mais le principe de l'association professionnelle une fois admis, il reste à décider :
1. ÂTis du GonsoQ deg Études. Assoc. catholique, t. XIII, 188S, p. 518.
1* sur quel type on organisera celte association ; 2* si la corporation, une fois créée, sera obligatoire.
1® Quel sera le type de l'association professionnelle ? On est généralement d'accord pour accorder au moins provisoirement la préférence au type du syndicat mixte composé mi-partie de patrons et d'ouvriers et fonctionnant comme les syndicats <'.hrétiens déjà décrits, mais on voudrait donner dans l'avenir à ces associations une plus grande extension, en faire une institution nationale ^ La corporation serait constituée par ville et par région. La corporation urbaine comprendrait les patrons et ouvriers habitant la même ville ; pour en faire partie, il faudrait justifier d'un certain nombre d'années de résidence ; pour devenir maître, on subirait un examen. Un con- .seil arbitral jugerait les contestations. Un conseil syndical, coaiposé de patrons, d'ouvriers, de membres d'honneur, administrerait la corporation à laquelle un patrimoine qui se constituenùl peu à peu permettrait de fonder des œuvres de prévoyance. L« coi-poration provinciale comprendrait l'ensemble des corporations urbaines et serait gérée par un conseil supérieur élu au second degré avec mission de s'occuper des intérêts provinciaux.
Parallèlement à ce type modèle du commerce et de la petite industrie fonctionnerait la corporation de la grande industrie, corporation comprenant tous les ouvriers des diverses usines d'un centre industriel et se subdivisant en groupes, par usines et par ateliers, avec conseil syndical pour toute la corporation et conseil corporatif par chaque usine*.
Tels sont les traits essentiels du système qui se dessine dans les discours et les publications des écrivains de VAssodation catholique. D'autres idées ont été mises en avant; on a songé notamment à établir une hiérarchie entre ouvriers. « Les ouvriers y gagneraient, dit M. de Bréda, si tout ouvrier savait
i. Cf. Association cathotique^ t. XXVIII, 1889, p. 140-301 et suiv., art. de ,1/1. Dklalandk.
3. Du Régrime corporatif datu la grande industrie ^ parle comte de Brkda, 1887, «t la brochure déjA citée du P. Fristot.
qu'après un temps donné il est sûr d'avoir un certain avancement, une augmentation de salaire. » Le même auteur se dcclare partisan de ia participation aux bénéfices p^r le versement que feraient les patrons au patrimoine corporatif d'uit tant pour cent sur le chiffre brut des affaires; il voudrait aussi que tous les patrons s'entendissent pour renoncer à certain* procédés de concurrence, et notamment pour limiter la durée du travail. 11 va sans dire que l'esprit religieux le plus ardent préside à toutes ces institutions.
2° Mais le choix du type sur lequel on constituera l'association professionnelle, type d'ailleurs sujet à subir de nombreuses retouches si ces institutions venaient à se propager, ne constitue pas la plus grave difficulté à résoudre. Les économistes de l'école de M. de Mun n'ont pu éluder la question qui se pose au seuil même de toute discussion relative au rétablissement des institutions corporatives: La corporation sera-t-elle une institution libre ou une institution d'État? sera-t-elle ou ne sera-t-elle pas obligatoire ?
C'est ici que se manifestent, pour quiconque étudie consciencieusement et impartialement les écrits des publicistes de cette école, les divergences d'opinion inévitables, même entre hommes animés d'une même foi et poursuivant un but commun, toutes les fois qu'il s'agit de passer de la théorie à la pratique et de discuter les avantages ou les inconvénients des divers plans de campagne entre lesquels il faut faire u» choix. C'est ici que se devine le conflit latent entre les résistances des uns et les audaces des autres, la lutte entre le» prudents, les circonspects qui se refusent à quitter le sûr abri du port aux eaux dormantes et les intrépides, les impatients qui préfèrent les orages et les rafales du large à rinerlie du mouillage. Admettre la corporation obligatoire, font observer les premiers, n'est-ce pas faire appel à cet Ëtat tyrannique et sectaire si justement suspect aux catholiques? N'est-ce pas faire au socialisme la plus dangereuse de» concessions ? N'est-ce pas compromettre les résultats acquis.
éni laissant absorber la phalange peu nombreuse, il est vrai, mais fidèle et vaillante, des ouvriers chrétiens par la masse des ouvriers qu'ont déjà pervertis les mauvaises doctrines ? Les partisans de la corporation obligatoire répondent en faisant valoir rinefficacilé d'associations libres, petites chapelles où vont toujours prier les mêmes fidèles, mais où il n'y a point de place pour la grande multitude ouvrière sur laquelle il faut agir sous peine d'avoir fait œuvre vaine. N'est-il pas permis d'espérer du reste pour la France un gouvernement •qui soit capable d'entreprendre la réorganisation du travail sur la base d'un régime corporatif à la fois chrétien et moderne? L'Etat n'est-il pas un levier tout-puissant dont il serait impolitique de laisser perdre l'incomparable force qui se peut utiliser pour le bien social et religieux de la nation ?
Parmi les écrivains de l'école catholique les plus évidemment hostiles à la corporation obligatoire se place au premier rang M. le comte de Bréda. « La corporation, dit cet auteur^, jie doit pas être une œuvre de l'Etat. L'Etat ne professe oflîciellement aucune foi, aucune morale. Or, je n'admets pas la vitalité d'une corporation sans un lien religieux. » Logique A\ec ces idées premières, M. de Bréda n'admet à faire partie de la corporation que les ouvriers qui s'en sont montrés dignes; il faut que la corporation soit désirée et méritée.
Cette opinion est aussi celle d'un homme dont l'autorité est à juste titre considérable dans le monde catholique, M. Harlïiel'. « Nous ne voulons à aucun prix, écrit M. Harmel, de la corporation obligatoire, parce que le mélange d'éléments disparates souvent opposés au point de vue moral produirait des effets désastreux^ »