‹ Histoire des corporations de métiersChapitre 205 sur 214 · CHAPITRE Ul · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ul

Gravité croissante de la crise sociale. ^ La corporation considérée comme remède à cette crise. — Examen critique des objections formulées contre la corporation et des systèmes des diverses écoles. — Nécessité sociale des institutions corporatives ; leur mission. — La corporation de Tavenir doit être obligatoire, mais respectueuse de la liberté économique et ouverte à tous les travailleurs. — Conclusion.

Le fait capital de l'histoire du XIX® siècle ne sera ni la conquête par la science qui les a mises au service de Thomme de ces forces incomparables et jusqu'alors inconnues, la vapeur et rélectricité ; ni la marche en avant de la médecine qui, entrée dans une voie nouvelle, dispute et arrache à la mort des millions de vies humaines; ni le prodigieux développement de rindustrie; ni Touverture à la civilisation de cette mystérieuse Afrique surlaquelle déborde de toutes parts le trop-plein d'énergies et de capitaux auxquels notre Europe saturée est impuissante à trouver un emploi. Tous ces faits dont la rapide succession demeurera pour Thistoire un émei'veillement et une énigme s'effacent eux-mêmes devant un autre fait qui semble un brutal démenti à tous ces progrès dont l'humanité est si flère: nous voulons parler de la question sociale, ou, plus exactement de la crise sociale. Au XIX* siècle, pour la première fois, sur tous les points du globe et d'un même mouvement, le

travail s'est dressé en face du capital pour revendiquer une meilleure part des joies de la vie et des richesses de la terre; pour la première fois, Tattention du monde a été détouriiéfr des querelles des partis et des conflits dépeuple à peuple par rapproche d'un péril bien autrement grave pour la société et pour la paix universelle ; pour la première fois, à la même époque et sur toute la terre, des hommes nés dans la même contrée, parlant la même langue, foulant le même sol se sont sentis séparés par un abîme de défiance et de haines réciproques dont la profondeur parait s'accroître tous les jours et qui menace de tout engloutir.

D'un danger public tel que la crise sociale, danger qui menace la société tout entière, nul n'a le droit de se désintéresser. Alors que grandit et bouillonne de toutes parts uno agitation que rien n'apaise, tandis que les intérêts mis en péril se coalisent et s'organisent pour la résistance ; alors que les deux armées du capital et du travail sont déjà en présence, la première disposée en une immense colonne d'attaque où s'aligne le prolétariat du monde entier, la seconde fortifiant ses positions, appelant à sa défense l'artillerie des codes et des justices répressives; alors que déjà des escarmouches ont en lieu ; alors que les avant-gardes sont engagées, que la mêlée générale est imminente, n'est-il pas du devoir de tous ceux qui déplorent cette guerre impie et qui songent aux irrémédiables désastres qu'elle traîne à sa suite de réunir tous leurs efforts pour éviter, s'il en est encore temps, qu'un tel choc ne se produise et pour amener entre les deux partis la •i'onclusion d'une trêve, et s'il est possible, d'un traité de paix? Une telle tâche est, il est vrai, tout à la fois délicate et périlleuse, mais le devoir et l'intérêt social sont d'accord pour exiger qu'elle soit entreprise.

11 faut le dire à l'honneur de notre époque et de notre pays, la société française n'a pas attendu que le péril se f\ii révélé à elle par des manifestations directes et menaçantes pour lui faire face et tenter de le conjurer ; les économistes et les écrivains des

diverses écoles dont nous avons tour à tour exposé les idées ot les systèmes se sont efforcés d'étudier les causes dont procède la crise sociale. Le malheur est que ces idées et ces systèmes sont en contradiction les uns avec les autres. A en croire les économistes de la pure école classique, il n*y a lieu de rien changer aux bases essentielles sur lesquelles est assise la société contemporaine. A en croire les socialistes, cette société, syndicat de tous les égoïsmes, source de toutes les iniquités, doit au contraire disparaître pour faire place à une nouvelle constitution de TEtat qui deviendrait le délenteur de toutes les forces productrices, le régulateur de toutes les activités et l'arbitre suprême de tous les conflits. Enfin les écrivains de Fécole catholique, tout en reconnaissant, à l'inverse des économistes orthodoxes, que le mal social existe et que la loi de l'offre et de la demande, ou si l'on préfère, la liberté économique intégrale ne suffît pas à assurer l'harmonie entre le capital et le travail, croient pouvoir rétablir cette harmonie parle retour du peuple aux croyances religieuses et par tout un ensemble de réformes dont la reconstitution d'associations professionnelles libres ou privilégiées est généralement indiquée comme l'une des plus essentielles. Après avoir exposé tour à tour ces divers systèmes, il est temps d'examiner ce qu'ils valent, et surtout si l'un d'eux peut offrir un remède véritablement efficace à un mal qui s'aggrave tous les jours.

En dépit de la somme considérable de science et de talent qu'ils ont dépensée diins leurs écrits, les économistes ne nous paraissent avoir proposé aucune solution pratique du grand problème de l'heure présente. Fondé sur l'affirmation a priori de l'équilibre des forces sociales, sur la finalité et l'efficacité suprême de la loi de l'offre et de la demande, l'édifice économique construit par les Adam Smith, les J.-B. Say et les Bastiat a été, quoi qu'on en dise, violemment ébranlé par l'explosion soudaine au milieu du XIX* siècle de cette crise sociale qui paraît un brutal démenti à son optimisme. Les faits

se sont chargés de déniontrer que la liberté du travail, pour précieuse qu^elle soit, ne suffit pas toujours à corriger les înjvsliMs é» sort, à soulager la misère, à prévenir les conflits eutre patrons et salwiés. Ne pouvant dissimuler les lacunes du système social ëtahir e» 1791, on a bien tenté parfois d*en rejeter la responsabilité sur I*iBciirie et Tignorance des classes laborieuses. Si la misère existe» ft»t-4MEi dit, c*est que Touvrier jeune et valide n'a pas su prévoir l« vieiliesse, le chômage, la maladie et se créer dans les jours prospéras «ne réserve pour les jours mauvais. Si l'ouvrier nourrit contre son patron des sentiments de jalousie et de haine, si le patron lui-même ne considère parfois celui qu'il emploie que comme un instrument de production, c'est que tous deux ignorent leurs intérêts véritables. Et l'on a recommandé tour à tour comme autant de moyens propres à résoudre la question sociale et à faciliter la réconciliation des classes, la création de caisses libres de secours ou de retraites, la participation aux bénéfices, la coopération, l'éducation intégrale.

Ces exhortations et ces conseils sont excellents par euxmêmes, mais ils constituent en réalité un aveu indirect de l'impuissance où se trouve l'économie politique à mettre uq terme à la crise sociale. Peu importe en çffet que la liberté économique, ou si l'on préfère, la liberté du travail, soit le régime idéal pour une société, si la vérité ie ce dogme est subordonnée à l'existence de certaines conditions qui font défaut dans la société contemporaine, si l'initiative privée ne s'éveille pas, si la prévoyance individuelle demeure assoupie, si le respect des droits d'autrui est constamment méconnu. On dit bien aux ouvriers : a Associez-vous ; créez des institutions de prévoyance;» aux patrons : a Montrez-vous secourables envers vos ouvriers, faites-les participer à vos bénéfices.» On multiplie les sociétés d'économie politique ou sociale, les concours, les conférences et les congrès, mais tout cela sans effet appréciable, sans résultat apparent. La douleur humaine est toujours aussi aiguë, les passions antisociales font toujours

entendre les mêmes grondements, et comme Técolier au

magîster de la fable, la société semble dire à tous ces doctes

conseillers :

Tire-mol d'abord de oe pas; Tu feras après ta harangue.

Les économistes ont sculpté parfois de belles statues, mais ils n'ont pas su renouveler le prodige antique et donner la vie à leurs œuvres.

Tout autre est Taspect sous lequel se présente Fécole socialiste, dont lesidées et le programme sont, on le sait, très nettenlent définis. Convaincus que la liberté du travail n*est en fait que Toppression du pauvre par le riche, que la religion n'est qu'une vieille chanson dont on a longtemps bercé la souffrance humaine, les socialistes aspirent à un état social nouveau fondé sur la suppression de la propriété individuelle et la répartition des fruits de la terre en proportion du travail fourni par chaque citoyen. C'est à titre purement transitoire que ce parti accepte l'idée corporative ; le syndicat est pour lui, ainsi qu'il a déjà été dit, un retranchement derrière lequel il concentre et exerce ses troupes avant de les lancer à l'assaut. Est-il nécessaire d'ajouter que nous repoussons avec énergie cette conception révolutionnaire et agressive du mouvement corporatif, de même que le plan anti-social auquel on veut le faire servir? Le socialisme a beau jeu lorsqu'il relève les injustices et les vices, hélas ! trop nombreux, du régime social actuel ; mais quel esprit sain et impartial parmi ceux-là même qui aiment le mieux les classes laborieuses, n'aperçoit l'injustice suprême d'un système social tel que celui auquel les Lassalle et les Karl Marx ont donné sa formule ? On fait entrevoir aux déshérités de la vie le mirage d'une société idéale, d'une Salente où l'humanité réconciliée ne connaîtrait plus la pauvreté, où chacun recevrait selon ses mérites. Mais ne voit-on pas quelles déceptions on se prépare, à quels écueils on va se briser! L'État socialiste, seul propriétaire de tous les instruments de production, investi d'une auto-

rite à laquelle devront se soumettre toutes les volontés particulières, ne pourra agir, ne pourra procéder à cette répartition des revenus proportionnellement au travail fourni par chacun, que par l'intermédiaire de ses fonctionnaires ou de ses agents. Or, qui garantira Tintégrité et le discernement de ces agents ? Quis custodes ipsos custodiet? Si la répartition des revenus n'est pas faite conformément à la justice, — et aucune tâche ne serait plus diflîcile, à accomplir, les agents du Gouvernement fussent-ils tous incorruptibles, expérimentés et impartiaux, — si les habiles et les audacieux réussissent à exagérer leurs spi'vices, tandis que les timides et les modestes n'estiment les leurs qu'à leur juste valeur, les socialistes n'auront fait que substituer une injustice à une autre et la prétendue réforme sociale n'aura été qu'une amère mystification.

Autres difficultés. Interdira-t-on l'épargne ? Si non, voilà bientôt la propriété individuelle reconstituée. Si oui, on supprime le plus, grand mobile de l'activité humaine et on décourage à jamais le travail. Les mêmes objections peuvent être formulées à propos de la suppression du droit d'héritage, cet article intangible du programme socialiste. Au reste, l'intérêt personnel ne s'emploierait-il pas de mille manières à éluder les prescriptions d'une législation communiste et ne multiplierait-il pas dans ce but les fraudes et les dissimulations, si l'on peut appeler de ce nom des expédients mis en œuvre pour sauvegarder le plus sacré des droits? La fraction la plus industrieuse du genre humain serait réduite à la ruse et au mensonge pour disputer à l'avidité de l'autre fraction des richesses gagnées par son labeur ou par celui de ses pères.

L'ordre logique de cet examen nous conduit à étudier le programme social de l'école catholique, dont les partisans s'accordent à recommander comme un des moyens les plus propres à remédier à la crise contemporaine le rétablissement des institutions corporatives, sous la forme de syndicats mixtes libres ou privilégiés. L'idée commune aux publicistes de cette école est, on se le rappelle, la suivante : la corpo*

ration doit être avant tout une œuvre de foi ; ses membres doivent être animés de l'esprit religieux, seul capable de ramener la justice sur la terre et la concorde dans les cœurs. La Croix doit être une fois de plus le signe de la rédemption du peuple.

Ces idées ne manquent assurément ni de noblesse, ni même, à un point de vue supérieur, de vérité. Avec l'école catholique nous estimons que l'œuvre d'apaisement social ne peut avoir d'instrument plus efficace que l'association professionnelle, ce groupement fraternel dés travailleurs riches ou pauvres. Avec l'école catholique nous pensons qu'une société ne peut vivre sans idéal, c'est-à-dire sans religion. Avec elle enfin nous croyons que tous les efforts des économistes et des législateurs demeureront vains et stériles tant que les riches et les pauvres oublieront qu'il est une justice supérieure à celle des hommes et qu'ils demeureront sourds à ce sublime appel sorti il y a dix-neuf siècles d'une bouche divine: « Aimez-vous les uns les autres. »

Toutefois, si nous sommes d'accord avec les fondateurs de l'Œuvre des Cercles catholiques pour reconnaître la vertu moralisatrice et la haute efficacité sociale du sentiment religieux, il nous paraît qu'en imprimant au mouvement corporatif dont ils ont été les propagateurs un caractère strictement et étroitement confessionnel, M. le comte de Mun et ses collaborateurs ont par là même renoncé à exercer une action sur la grande masse ouvrière et peut-être même, en un certain sens, •nui aux intérêts de la religion elle-même, en voulant trop bien les servir. On sait quel esprit non seulement de foi, mais de dévotion ardente a présidé à l'institution des syndicats fondés par M. de Mun et ses amis. A chaque groupe est attaché un aumônier, dont l'influence est en quelque sorte prépondérante ; des exercices religieux réunissent presque chaque jour les membres du syndicat ; le conseil supérieur de l'Œuvre s'inspire avant tout, dans ses avis, de considérations théologiques. L'organisation qui paraît être le modèle des institutions fon-

dées dans cet esprit, celle qui fonctionne, grâce à M. HarmeU dans les usines du Val-du-Bois, constitue une véritable cité catholique qui rappelle un peu à certains égards le célèbre régime établi jadis au Paraguay par les jésuites. On n'admet pas au Val-du-Bois d'individus isolés, mais seulement des familles dont les membres sont aussitôt incorporés dans les diverses congrégations. La société de Saint-Louis-de-Gonzagur reçoit les enfants qui n'ont pas encore fait lenr première communion, le Petit-Cercle les adolescents de 12 à 16 ans; le père de famille est de droit inscrit au Cercle catholique. Les femmes ne sont pas oubliées ; la femme de l'ouvrier fait partie de la Société des Mères chrétiennes que préside la femme du patron, les petites filles de la confrérie de Sainte-Philomène, les jeunes filles des confréries des Saints-Anges et des Enfantsde-Marie. Ces diverses associations tiennent de fréquentes réunions et maintiennent parmi les ouvriers du Val-du-Bois, choisis naturellement parmi les meilleurs sujets de la région, un esprit de piété et de charité. L'aumônier de l'usine et le Frère directeur des écoles sont, bien entendu, membres de droit et sans aucun doute membres influents du comité de Toeuvre'. Loin de nous assurément la pensée de blâmer ou de railler le moins du monde de telles institutions! Elles sont dans leur principe belles et bonnes, salutaires aux patrons et aux ouvriers. Mais il est permis de se demander tout d'abord si de telles associations pourraient être créées avec quelques chances de succès en dehors du cadre restreint et des circonstances très particulières où se trouvent placées les corporations du Val-du-Bois et un petit nombre de groupements similaires. Les patrons tels que M. Harmel sont rares, et à supposer que cet ardent chrétien rencontrât des imitateurs, combien d'ouvriers consentiront de bonne foi à les suivre dans une telle voie ? Le bon sens suffit à démontrer l'impossibilité d'appliquer un pareil système à Paris, à Lyon et dans la très grande raa-

1. Association catholique^ t. V, p. 698. Rëponso au Quostionnairo du Mioi»t«re de rintériour.

jorité des départements. L'obligation de participer à des^ exercices religieux et de s*agréger à des congrégations éloignerait de telles œuvres les dix-neuf vingtièmes des ouvriers, et parmi ceux-là mêmes qui ne sont pas rebelles aux idée» religieuses, beaucoup penseraient, avec raison selon nous, que si le prêtre a comme tout citoyen le droit de s'intéresser aux questions sociales, il n'est pas désirable qu'il intervienne^ en quelque sorte officiellement, dans le fonctionnement de l'association professionnelle, ni qu'il compromette dans la discussion irritante des litiges qui séparent le travail et le capital la dignité et la sérénité de son ministère.

Est-ce à dire que la religion doive être tenue systématiquement en dehors des tentatives faites pour résoudre pacifiquement la crise sociale? Assurément non ; mais elle doit rester l'étoile qui éclaire la route, la divine Béatrice qui montre au peuple, après les souffrances de l'enfer social où il se débat, les joie» et les clartés de l'au-delà. Elle doit être la conseillère et l'amie qui enseigne la résignation aux malheureux, la générosité aux riches, la concorde et la fraternité à tous ; mais, selon nous, c'est mal la servir que de la faire intervenir directement et quotidiennement en la personne de ses ministres dans le fonctionnement d'institutions purement temporelles comme les associations professionnelles. On dénature ainsi le rôle du prêtre, et l'on semble jusqu'à un certain point justifier l'accusation qui est parfois dirigée contre les catholiques de rêver l'établissement d'une sorte de théocratie. Mieux vaut pour ceux qui recherchent avant tout l'apaisement social et qui désirent réconcilier le peuple avec les croyances religieuses ne pas confondre leurs efforts avec ceux du clergé et lui laisser accomplir sa mission dans la sphère naturelle où elle peut convenablement et utilement s'exercer. On l'a dit fort justement : « Un ouvrier obéré de dettes qui fuit le taudis pour le cabaret, qui vit au jour le jour et misérablement, englobe dans une haine commune l'atelier et l'église. Mais assainissez sa maison, placez -le sous le charme domi-

nateur du foyer, inspirez-lui le goût de l'épargne ; quand vous aurez fait cela, patrons, vous aurez largement rempli votre tâche ; le reste ne vous regarde pas ; c'est l'afiaire du clergé auquel vous aurez préparé des cœurs détendus par le bienêtre, transformés par des habitudes morales. L'ouvrier aura été conduit jusqu'au seuil du temple; au prêtre, de l'introduire dans le sanctuaire et de l'y retenir^. » Le retour d'un peuple â la foi religieuse ne se décrète ni ne s'improvise; il sera, nous en avons le ferme espoir, le couronnement naturel de l'œuvre de la paix sociale définitivement signée entre le capital et le travail.

La conception de la corporation confessionnelle telle que la rêve l'école catholique nous paraît donc irréalisable, et cependant nous sommes d'accord avec cette école pour penser qu'un grand rôle social est encore réservé aux institutions corporatives et que le rétablissement des liens si violemment rompus il y a cent ans entre (es patrons et les ouvriers d'une même profession serait le meilleur et le plus solide ouvrage de défense que la société pût opposer à l'attaque de ses ennemis.

Sans doute il faut se défier des illusions et ne pas attendre du seul rétablissement des associations professionnelles l'avènement de l'âge d'or sur la terre. D'une part, si ce rétablissement doit être la première des réformes législatives, il ne doit pas être la seule : le mal social devra être combattu dans son principe même par l'organisation d'institutions d'assistance et de prévoyance (assurances contre la maladie et contre les accidents, caisses de retraites), institutions dont l'organisation corporative facilitera la création et assurera le fonctionnement. D'autre part, si salutaire que puisse être l'action corporative, fille de la solidarité professionnelle, elle ne suffira pas, il faut s'y attendre, à soulager toutes les misères nia désarmer toutes les rancunes. L'utopie seule peut

1. Discours prononcé par M. Chcysson à la séance do la Société d'économio t3cialc du 21 mai 1887. Réforme Sociale du l«r juillet 1887.

rôver une humanité affranchie du joug de la souffrance et célébrant par des hymnes d'allégresse le règne de la paix et de la fraternité universelles.

L'organisation corporative du travail n'est donc pas une panacée capable de guérir à elle seule tous les maux et de supprimer toutes les injustices. Mais s'il faut se garder de toute illusion, nous avons cependant la conviction qu'une telle organisation serait à l'heure actuelle pour la société comme pour les travailleurs un grand bienfait. La cause sinon unique, du moins la plus active du mal dont souffre le monde contemporain n'est autre en effet que l'absence de toute solidarité , de toute sympathie, de tout commerce entre l'artisan et celui qui l'emploie. Le meilleur agent de la désorganisation sociale, c'est l'esprit de caste qui creuse entre le patron et l'ouvrier un abime et ne permet pas dans le plus grand nombre des cas qu'ils entretiennent des rapports autres que ceux, d'un maître exigeant et égoïste avec un subordonné défiant et jaloux. Or, la haute utilité, la raison d'être supérieure des anciennes corporations résidaient dans ce fait que, malgré leurs abus, en dépit de leur réglementation surannée,, vexatoire, souvent ridicule, elles maintenaient entre le patron et l'ouvrier une solidarité et une communauté de vie éminemment favorables à la paix sociale.

Dans cette ancienne société où pourtant l'inégalité était la règle, le monde du travail n'était pas comme aujourd'hui divisé en deux partis ennemis, mais formait un seul corps dont l'ouvrier était fier de faire partie au même titre, sinon sur le même rang, que le patron. Sans doute tousles compagnons ne parvenaient pas à la maîtrise ; il en est encore de même de nos jours, et l'exemple de l'ancien ouvrier enrichi par sa bonne conduite et son travail n'est guère [quoi qu'en disent les écrivains optimistes ainsi que les patrons arrivés de cette manière à la fortune et naturellement enclins à citer avec complaisance leur propre exemple) qu'une très honorable, mais assez rare exception, à laquelle

une heureuse chance n*a le plus souvent pas été étrangère. Du moins, les compagnons qui ne parvenaient pas à la maîtrise travaillaient de longues années, souvent toute leur vie ch^z leurs patrons auxquels les unissaient des liens de respect et d'affection. Maîtres et ouvriers se retrouvaient aux fêtes corporatives, aux réunions de la confrérie. La communauté n'abandonnait pas Tartisan malade ou vieilli, comme ces vieux esclaves dont Caton recommande au père de famille de se défaire en même temps que des vieilles ferrailles ; elle le recueillait dans ses hospices et leur assurait du pain. Le moindre compagnon, le dernier apprenti se sentaient intéressés à

la prospérité de la corporation et atteints, par sa décadence. Il en va tout autrement de nos jours. Au XIX* siècle, ouvriers et patrons, en dehors des relations qu'implique nécessairement le travail commun, vivent aussi séparés que s'ils n'habitaient pas le même pays. Le grand industriel qui emploie des centaines ou des milliers d'employés dans ses magasins ou d'ouvriers dans son usine, n'a jamais adressé la parole à la plupart d'entre eux. Il dirige tout du fond de son cabinet de travail par l'intermédiaire d'ingénieurs ou de hauts employés dont la fierté se refuse à toute compromission avec l'ouvrier ou l'employé subalterne. Le plus souvent, ce chef d'industrie n'est lui-même que le représentant d'une grande Société dont les actionnaires demeurent indifférents à la vie de cette armée de travailleurs qui les fait vivre. Quant à la petite industrie et au petit commerce, patrons et ouvriers ou employés n'ont pas, il est vrai, perdu tout contact ; mais au lieu de s'estimer et de se respecter, on se craint et on se jalouse. Chacun ne pense qu'à soi-même et ne se sent aucun lien avec autrui ; l'ouvrier ou l'employé ne reste en général guère longtemps chez le même maître, et son congé reçu, n'a plus à compter que sur lui-même. 11 le sait et n'a pour son patron ni reconnaissance, ni attachement d'aucune sorle.

C'est à cette instabilité du travail, cause première de la

crise sociale, qu'il importe, à notre avis, de porter remède en renouant avant tout les liens qui autrefois unissaient tous les membres, patrons ou ouvriers, d'une même profession, c'està-dire en organisant coi*poralivement le travail ; il nous faut donc examiner si cette organisation corporative du travail est possible et sur quelles bases elle peut être constituée.

Avant tout, une question se pose : La corporation de l'avenir sera-t-elle libre ou obligatoire? L'intérêt de cette question est capital. En effet, la corporation demeure-t-elle libre, c'est-àdire ne se recrute-t-elle que par des adhésions volontaires, il n'y a là qu'une association particulière, une manifestation de l'initiative privée intéressante au même titre que les sociétés de secours mutuels ou de prévoyance, mais la fondation de telles corporations n'a pas la portée d'une réforme sociale et ne saurait soulever une bien vive opposition : en effet, ceux auxquels les statuts de ces associations ne conviennent pas sont libres de ne pas se faire inscrire au nombre de leurs adhérents. Tout autre est la corporation obligatoire, c'està-dire celle dont font nécessairement partie tous les membres d'une même profession ; une telle association exerce une action- directe et immédiate sur l'organisme social, mais par là même tout projet tendant à l'établissement de corporations de ce type se heurte à des objections auxquelles ceux qui, comme nous, s'en déclarent les partisans, s'obligent à répondre. De quel droit, font observer les adversaires de la corporation obligatoire, préténdez-vous agréger de gré ou de force à vos corporations les travailleurs qui se refusent à en faire partie et attenter ainsi à leur liberté ? La corporation d'ailleurs n'a-t-elle pas fonctionné autrefois en France, et ses abus, son esprit tracassier et jaloux ne l'ont-ils pas fait justement supprimer en 1701 ? Veut-on voir se renouveler les querelles de métier à métier, les persécutions contre les inventeurs, l'accaparement de toutes les industries par un petit nombre de privilégiés ? Va-t-on recommencer à réglementer la fabrication et à entraver le progrès ?

De ces objections, la plus pressante et celle qui renferme en germe toutes les autres est celle qui a pour point de départ cette idée que le régime coi'poratif est incompatible avec la liberté du travail. 11 nous faut donc examiner tout d'abord cette objection et démontrer que la corporation obligatoire n'est pas nécessairement incompatible avec la liberté du travail et avec la liberté économique. Si nous parvenons à faire cette preuve, nous aurons par avance répondu à toutes les critiques, qui reposent sur une confusion involontaire entre la corporation du passé et celle de l'avenir, et qui fout peser sur cette dernière la solidarité des abus jusleraenl reprochés à son ainée.

L'organisation corporative du travail peut être considérée à un double point de vue : comme réforme économique, comme réforme sociale. Ceux qui se placent au premier de ces deux points de vue pour demander le retour aux institutions corporatives sont avant tout les adversaires du régime économique de liberté absolue établi en 1791. D'après ces écrivains, la concurrence illimitée a tué la lovauté du commerce ; au travail patient et probe de l'ouvrier d'autrefois a succédé le travail fiévreux et imparfait de l'ouvrier cx)nteniporain ; on vend moins cher, mais ce qu'on vend est de la a camelotte ». L'extrême division du travail a réduit l'ouvrier à l'état de machine. Il faut relever la dignité du travail et déjouer la fraude en rétablissant les corporations. Imposer à ceux qui veulent embrasser une profession un sévère apprentissage, exiger d'eux un certificat de capacité et des garanties de moralité, réglementer et contrôler la fabrication, assurer la bonne exécution du travail, surveiller la qualité des produits, tel doit être encore, de l'avis de quelquesuns, le rôle des corporations nouvelles. Telle est la voie dan> laquelle l'Autriche s'est engagée par la loi du 15 mars 1<S83. et diverses propositions votées à jdusieurs reprises par le Reichstag allemand, mais auxquelles le Conseil fédéral a jusqu'ici refusé sa sanction, ont été inspirées par ces méiiies^

idées : ces propositions dues àTinitialive du centre catholiquesubordonnaient le droit d'exercer un métier quelconque à l'obtention préalable d'un certificat de capacité (BefaJiignng- Naclnveisj,

Nous repoussons absolument pour notre part toute réforme législative conçue dans cet esprit et qui aurait pour effet de supprimer ou de restreindre dans une mesure quelconque cette liberté du travail et de l'industrie qui sans doute n'a pas été sans engendrer certains abus, mais dont Tabolilion n'est ni désirable ni possible. Au seuil du XX® siècle, alors que l'industrie prend chaque jour un développement plus considérable et que les exigences auxquelles elle doit faire face s'accroissent indéfiniment, il ne saurait être question de limiter ou d'entraver le libre essor du travail, d'obliger l'ouvrier, avant de l'admettre à gagner sa vie, à fournir des justifications d'apprentissage ou de capacité, pas plus que d'imposer aux patrons certains types de fabrication dans le but d'assurer la qualité de la production. A condition de ne pas avoir recours à la fraude que les dispositions actuellement en vigueur du Code pénal suffisent à réprimer, chacun doit pouvoir vendre librement le produit de son travail, si imparfait soit-il, car ce produit peut trouver un acheteur qui s'en contente. Liberté du travail, liberté économique, doivent être la devise de la corporation nouvelle.

Mais alors, objectera- t-on sans doute, quel sera donc le rôle social de cette corporation qui admettra tous les travailleurs sans condition et sans formalités, qui ne s'immiscera pas dans la fabrication et dans la vente? Quel but poursuivra-t-elle ? Qu'en attend-on ? Pourquoi la veut-on obligatoire ?

A ces questions, la réponse est simple. La corporation de l'avenir doit avoir pour but non pas V intérêt du public, mais V intérêt de ses membres^ c'est-à-dire du patron et de l'ouvrier. Elle ne sera pas comme la corporation d'autrefois une institution économique : elle sera une institution sociale, dont le

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but sera strictement limité à la protection des intérêts professionnels des patrons et des ouvriers, à la solution des litiges qui surgiraient entre eux, à la fondation et à la gestion de caisses de prévoyance et de bienfaisance, au développement de renseignement technique, à l'élude des projets de loi ou des tarifs de douanes intéressant la profession. La corporation nouvelle serait donc à la fois un conseil de prud'hommes un tribunal arbitral, une société d'assurances mutuelles contre les accidents du travail, le chômage et l'invalidité, une caisse de retraites, une société d'enseignement, un groupe d'études. Elle serait une œuvre de conciliation, de solidarité et de progrès ; elle n-e serait pas un monopole.

Cette définition du rôle de la corporation de l'avenir suffit, croyons-nous, à établir la profonde différence qui séparerait cette association de la corporation d'antan. Sans doute, on a beau jeu à refaire le procès des communautés du XVIII® siècle, à divertir le lecteur ou l'auditeur par le récit complaisant des interminables procès des merciers contre les boutonniers ou des traiteurs contre îes rôtisseurs, à s'indigner contre les persécutions qu'un homme de progrès tel que Sébastien Erard eut à subir de la part des luthiers et des fabricants de clavecins ; mais ce réquisitoire historique, qu'il est pour ainsi dire de tradition de fulminer contre les partisans des idées corporatives, n'a de valeur que si la corporation nouvelle est l'héritière pure et simple de la corporation d'autrefois, si elle est régie par les mêmes statuts et constituée sur les mêmes bases. En quoi la liberté des ouvriers ou des patrons serait-elle lésée par une corporation qui admettrait sans examen d'aucune sorte tous les individus exerçant la même profession et ne s'immiscerait en rien dans leur travail ? Une telle association ne serait plus la corporation oligarchique d'autrefois ; elle ne serait pas davantage le syndicat égoïste, tyrannique, auquel la loi de 1884 a donné naissance ; elle serait, dans la plus large acception du terme, la corporation, le corps d'état^ c'est-à-dire l'union de tous les travailleurs d'une même profession dans

une même pensée de solidarité. En quoi une telle association serait-elle incompatible avec la plus entière liberté du Iravail ? Est-ce parce qu'Mle imposerait à ses membres Tobligation de soumettre leurs luiges particuliers à l'arbitrage •corporatif qui demeurerait facultatif pour les conflits d'ordre collectif ? Mais cet arbitrage ne serait pas plus tyrannique •que les comités de conciliation créés par la loi du 27 décembre 1893 ou que la juridiction déjà existante des conseils de prud'hommes, et il aurait sur les sentences de cette dernière juridiction l'avantage d'émaner d'hommes plus particulièrement compétents. Est-ce parce que les membres de la corporation seraient appelés à élire des syndics? Mais commerçants -et ouvriers ne sont-ils pas déjà appelés à élire des juges au tribunal de commerce et des conseillers prud'hommes ? Est-ce •enfin parce que la corporation organiserait des caisses de •secours mutuels et de retraites dont le fonctionnement sup- >pose le versement de cotisations ? Mais à supposer que des lois prescrivent, comme en Allemagne, la création d'institutions de ce genre, dont l'administration serait confiée aux •corporations, pourrait-on appeler une tyrannie l'obligation pour les patrons et les ouvriers de contribuer par un versement ou une retenue modique sur les salaires à une œuvre de saine prévoyance et d'intérêt bien entendu ? L'Etat sur qui retombe en dernière analyse tout le poids de l'imprévoyance des individus n'a-t-il pas le droit de s'alléger en partie de cette responsabilité? Nombreux sont les économistes et les .hommes politiques qui, en dehors de toute idée d'organisation •corporative, considèrent l'initiative privée comme impuissante .à remédier à la misère et estiment que l'heure est venue pour l'Etat d'intervenir et d'assurer à tout ouvrier, en échange d'un •sacrifice minime pendant les années prospères, la sécurité de ja vieillesse ou l'assistance en cas d'accident ou de maladie. Un premier pas a été fait dans cette voie par la loi déjà mentionnée du 29-30 juin 1894 [Journal officiel du 30 juin), qui a •organisé pour les ouvriers mineurs des caisses de secours et

de retraites auxquelles l'ouvrier est tenu de s'assurer\ Un projet de loi voté par la Chambre des députés a également consacré le principe déjà inscrit dans les législations allemande et autrichienne, de Tassurance obligatoire contre les accidents. Si comme on peut le prévoir le principe de Tassurance obligatoire contre les accidents, contre la maladie, contre l'invalidité et la vieillesse, doit être un jour inscrit dans notre législation, quel agent sera plus propre à décharger l'Etat du lourd fonctionnement de ces institutions d'assurance, à en gérer les. deniers, à déterminer avec compétence les droits et les obligations de l'assuré que ces corporations dans lesquelles l'ouvrier aura pour juges équitables et clairvoyants les compagnons et les témoins de toute sa vie?

L'arbitrage des litiges professionnels, la création d'œuvres d'assistance et de prévoyance, telles seraient donc les deux principales attributions de la corporation de l'avenir. Mais combien d'autres occasions lui seraient offertes d'employer son activité ! Quel vaste champ s'ouvrirait devant elle î Le développement de l'instruction technique par la création d'écoles d'apprentissage, d'écoles professionnelles, de musées du i travail, de cours d'adultes, l'étude des nouveaux procédés de fabrication, l'envoi de délégués aux Expositions étrangères, la représentation des intérêts des métiers auprès des pouvoir* 1 publics, toutes ces fonctions actuellement dévolues aux syndicats patronaux et ouvriers qui s'en acquittent très imparfaitement et qui d'ailleurs ne représentent qu'un petit nombre d'adhérents, seraient exercées beaucoup plus utilement par de:! associations professionnelles qui grouperaient toutes les intelligences et toutes les forces vives d'un corps d'état.

1. Aux tonnes de cette loi, tout ouvrier mineur dont le salaire annuel n'excrdf pas 2.i00 francK est tenu de s'assurer à ces caisses qui lui as»nrc>nt des secours en cas de maladie ou d'infirmité et une pension de retraite. Los ressources de ce* caisses consistent en des versements mensuels égaux à 4 0(0 des salaires de l'assuré : moitié do cotte prime est payée par le patron, l'autre moitié e*t 7 retenue à l'ouvrier sur son salaire. La gestion de la caisse est confi<>e à un cou- | seil de neuf membres dont un tiers élu par les exploitants et deux tiers par I<^ ouvriers.

On fait encore une objection. La corporation obligaloii-e, dil-on, fonctionne en Autriche depuis la loi du 15 mars 1883' et il ne semble pas que ce pays ait lieu de se féliciter d'avoir rétabli cette institution qui s'est montrée comme la corporation de l'ancien régime jalouse et fermée . Non contentes d'avoir obtenu l'établissement du certificat de capacité préalable à l'obtention de la maîtrise dans un grand nombre d'industries de métier, ces corporations voudraient que le certificat fût exigé des artisans de tous les métiers et même des marchands qui vendent des objets sans les avoir fabriqués: de telle sorte que le propriétaire d'un bazar ne pourrait vendre des couteaux sans avoir été reçu apprenti, puis compagnon, puis maître coutelier ; des miroirs sans avoir également passé partons les degrés dans la corporation des miroitiers, etc., etc., ce qui équivaudrait, observe-l-on avec raison, à rendre l'exercice de toutcommerce impossible*. Les corporations autrichiennes réclament encore de nouvelles entraves à la liberté du travail, et notamment un examen spécial d'apprentissage

1. Cette loi divine les industries en trois classes : les industries libres (celles <Ic la haute industrie) qui ne sont soumises à aucune réglementation spéciale); les industries concédées (ce sont les industries dangereuses) qui sont soumises à une autorisation prt>alahlc et à des règlements de police ; enfin les industries do métiers qui sont organisées en corporations obligatoires. L'organisation de <cs corporations ressemble beaucoup à celle de nos anciennes communautés : pour exercer un métier il faut avoir été apprenti, puis compagnon. Dans une cinquantaine de iiféticrs et une douzaine d'industries concédées (dont la liste «st fixée par un arrcHé ministériel) le candidat à la maîtrise doit en outre avoir «obi un examen professionnel et obtenu un certificat de capacité {Bcfahigung- ^ackn'eis). L'assemblée corporative comprend tous les patrons et des délégués des ouvriers: elle délibère sur toutes les affaires sociales. Une assemblée des compagnons délibère sur les intéHI^ts particuliers aux ouvriers. Un comité directeur dont les membres sont élus en partie par l'assemblée corporative, en partie par celle des compagnons, exerce le pouvoir exécutif do la corporation. Toute corporation doit fonder une caisse d'assurance contre la maladie, gérée par un «comité composé do patrons et ouvriers, ou tout au moins s'affilier à une caisse de district (caisse publique d'assurance). La corporation surveillo l'apprentissage, créo des écoles d'apprentissage, adresse au ministro des rapports annuels sur l'état économiquo de la profession; une commision arbitrale mixte composée do patrons ot d'ouvriers intervient pour concilier les litiges profcs- .sionnels.

2. Ce vœu a été émis par le Congrès dos métiers tenu à Vicnno lo 6 septembre

[GcsçllcnprCifung] ainsi que l'interdiction du colportage. Des idées encore plus réactionnaires et plus extravagantes n'ontelles pas été formulées, notamment par le congrès général des bouchers (mai 1895), qui a demandé pour les corps d'état le

pouvoir illimité de régler les questions sociales et économiques, de telle sorte que chacun d'eux pourrait légiférer dans son intérêt exclusif? « Les boulangers renchériraient le prix du pain, les cordonniers celui de leurs produits; on se verrait en présence d'un combat acharné de tous contre tous^ » Est-ce là l'institution que l'on veut rétablir en France? est-ce pour aboutir à ces prétentions ridicules, à cette tyrannie, que l'on demande l'organisation corporative du travail?

Nous croyons avoir répondu par avance à cette objection en indiquant les attributions dans lesquelles devrait se renfermer la corporation et les bases sur lesquelles cette institution devrait être assise. La corporation autrichienne est fermée: la corporation française serait ouverte. La corporation autrichienne exige de tout candidat à la maîtrise qu'il justifie avoir accompli un temps d'apprentissage et de compagnonnage ; elle l'oblige à payer certains droits d'entrée ; dans nombre de métiers, le futur maître est astreint à subir un examen de capacité: la coi'poration française n'exigerait ni apprentissage, ni compagnonnage, ni droits d'entrée, ni examen de capacité; elle accueillerait de droit tous les travailleurs sans leur demander leurs passeports ; elle aurait pour hAte quiconque travaille. L'exemple de la corporation autrichienne ne peut donc à aucun point de vue être invoqué comme un argument contre la corporation telle que nous l'avons décrite. Nous dirons plus : l'expérience de l'Autriche pourrait plutôt être invoquée en faveur de l'opinion que nous défendons et qui considère l'organisation corporative du travail comme un des facteurs les plus essentiels de la réforme sociale. Si en effet, malgi'é les vices d'organisation |qui lui

\, Réforme sociale n* du 1*' janvier 1896. — Correspondance do M. WaU«r Kœmpfo.

sont justement reprochés, malgré Tatteinte à la liberté du travail qui résulte de sa constitution même, la corporation autrichienne a pu de 1883 à 1896 rendre de réels services aux classes laborieuses ; si elle a contribué à répandre Tinstructlon, à concilier les litiges entre patrons et ouvriers, à défendre utilement les intérêts économiques de ses membres^ ne serait-on pas en droit d'attendre bien davantage d'associations professionnelles qui se renfermeraient dans leur mission, et qui n'étant pas fondées sur le monopole n'exclueraient aucune bonne volonté, ne seraient fermées à aucun progrès? Mais, dira-t-on encore, toute organisation corporative suppose une délimitation des professions, et toute délimitation est la source de conflits permanents entre les diverses corporations, comme le prouve l'expérience faite en Autriche, où les corporations créées par la loi de 1883 plaident continuellement les unes contre les autres, chacune d'elles réclamant comme faisant partie de son industrie telle ou telle branche de fabrication que d'autres revendiquent également'. A cette objection

1. En 1891, on comptait en Autriche 5113 corponitions do môticrs, 3857 assemblées d'ouvriers et 2657 tribunaux arbitraux corporatifs (asscmblrcH d'ouvriers et tribunaux corporatifs n'existent pas encore dans toutes les corporations); la statistique accusait 808 caisses do secours contre les maladies et 195 caisses d'apprentis (le chillre est en réalité très supérieur, car cette statistique n'indique que les caisses réorganisées d'après la loi du 30 mars 1888^ Ces corporiitîons disposent de capitaux souvent importants: dès 1885 les tailleurs de Vienne possédaient 233,30't florins. Quant aux entreprises économiques et aux œuvres de prtîvoyanco et d'enseignement créées par ces corporations pour le plus grand bien do leurs membres, elles sont déjà trt*s nombreuses : citons les œuvres coopératives créées par les menuisiers do Vienne et les vanniers de la même ville, les conférences techniques ouvertes par les cordonniers ù Schassburg et à Jagcrdorf et les multiples institutions fondées par les cordonnier» de Linz. Un témoin impartial, M. Bnints, professeur à l'Université de Louvaiu, apprécie ainsi les effets do la loi de 1883: «Peut-ètro dans l'enthousiasme des premières réformes en avait-on trop espéré, y avait-on vu un talisman qui allait galvaniser la petite industrie ; ces espérances exagérées étaient peu raisonnables.... Mais laissant à part les exagérations fâcheuses, on ne peut méconnaître que sur divers points: apprentissage, arbitrage, enseignement technique, enfin habitude de se grouper et de délibérer sur des intérêts communs, les corporations n'aient déjà rendu dos services et ne puissent on rendre encore.» {Le Hcgime corporatif dans les Etats germaniques ^ 1894.)

2. M. Sigmund Mavkk a publié dans la Nene freie Presse dv Vienne des 3, 11, 19, 28 janvier, 17, 25 février 1893 une série d'articles relatifs à ces procès. Un

nous répondrons que la délimitation des professions, entreprise délicate et difficile entre toutes dans un pays comme l'Autriche, où la législation oblige le candidat à la maîtrise à justifier de Taccomplissement d'un stage d'apprentissage et de compagnonnage, et même dans nombre de métiers à rapporter un certificat de capacité, ne peut au contraire être la source d'aucune difficulté sous l'empire d'une législation qui respecte la liberté du travail et qui permet à tous les patrons et ouvriers d'exercer n'importe quelle profession, sans exiger ni brevet d'apprentissage, ni certificat de capacité. Sans. doute, il serait encore nécessaire d'établir une classification des nouvelles corporations d'après le genre d'industrie ou de commerce propre à chacune d'elles; mais cette classification ne porterait aucune atteinte aux droits des individus, puisque chacun serait libre de requérir son inscription immédiate au nombre des membres de celle des corporations dont il prétendrait exercer l'industrie. Quant aux réfractaires, à ces indépendants obstinés qui se refuseraient h faire partie d'aucun groupe corporatif, leur inscription d'office sur les registres de la corporation ne serait pas plus une atteinte à leur liberté que l'inscription de leurs noms sur les listes électorales des tribunaux de commerce ou des conseils de prud'hommes n'est actuellement une atteinte à la liberté des milliers de commerçants, de chefs d'industrie et d'artisans qui tout en étant justiciables de ces juridictions s'abstiennent systématiquement de faire usage de leurs droits d'électeurs. Il appartiendrait au législateur de déterminer après une enquête à laquelle tous

scrrtirier de ciimpagno est poursuivi »ur la plainte do la corporation des peintres en bâtiments do la ville voisine pour avoir repeint un banr; il est acquitté. Mais un menuisier peut-il peindre des meubles? d'après la jurisprudence suivie parle tribunal de Reichemberg, il peut repeindre les meubles neufs, mais non les vieux ; au contraire, une décision du gouvernement do la province do Silésic (Iam" desregierung) lui refuse catégoriquement ce droit. Les boulangers plaident contre les marchands de farine, les bouchers contre les charcutiers, les menuisiers contre les charpentiers. M. Mayor conclut: «Le certificat de capacité implique la délimitation des professions. La délimitation des professions implique la guerre «ntn; les inéiiars.* (KeinBefahigung y achweisohncAbgrenzung^keint AhgrenZHmg ohne Gewcrbestreit.)

les représenlants autorisés du travail et de Tindustrie seraient invités à apporter leur témoignage, le type en conformité duquel seraient constituées les nouvelles associations. Ce type, à notre avis, ne devrait pas s'éloigner sensiblement de celui quia été réalisé par la loi autrichienne de 1883' et pourrait en quelques mots se résumer ainsi : groupement de tous les patrons et ouvriers d*une même profession dans une seule et même corporation régie par un comité corporatif composé mi-partie de patrons et d'ouvriers ; délibération des patrons et des ouvriers dans des assemblées distinctes dont l'accord serait nécessaire pour l'adoption des mesures d'intérêt commun, mais qui statueraient seules sur les intérêts exclusivement patronaux ou ouvriers ; comité arbitral mixte auquel pourrait être adjoint en cas de division des voix un tiers arbitre choisi d'un commun accord ou, à défaut d'entente, désigné par le juge de paix du lieu.

Nous avons admis que l'Etat devrait intervenir à l'origine pour donner aux corporations nouvelles une existence légale, pour les ériger en institutions publiques, en corps constitués dont feraient partie ipso facto tous les patrons et artisans exerçant un métier. Mais l'intervention de l'Etat devrait être strictement limitée à la loi organique qui aurait donné à ces institutions leur constitution. Un conseil supérieur du travail composé de délégués des corporations et de magistrats serait l'arbitre suprême des litiges entre les corporations, et en général de toutes les contestations qui naîtraient du fonctionnement de ces associations. Quant à la gestion financière des caisses de secours ou d'assurances sociales dont les corporations pourraient être chargées, les règles relatives à celte gestion,, au placement des fonds, à la liquidation des secours, etc., se-^ raient fixées par les lois particulières qui organiseraient ces. institutions de prévoyance.

1. Il n'est ici question d'imiter, est-il besoin dû le faire remarquer, que cellcsdes dispositions de la loi autrichienne qui ont trait au mode de constitution de la corporation professionnelle, et non colles qui ont eu pour effet d'imposer aux candidats à la maîtrise un apprentissage ou do restreindre la liberté du travail.

Après avoir délimité les attributions de la corporation nouvelle, après avoir arrêté son choix sur un type en conformité duquel serait constituée chaque association, le législateur, pour organiser pratiquement le régime corporatif, aurait à opter entre Tun des moyens suivants : 1° Il pourrait constituer la corporation en fusionnant dans chaque profession le syndicat patronal et le syndicat ouvrier actuellement existants, tout au moins en établissant entre ces deux associations des rapports obligatoires par l'institution d'une juridiction corporative commune, du conseil corporatif dont il a été parlé et de caisses de secours gérées par des comités mixtes. Ce système aurait l'avantage d'utiliser l'organisation corporative des syndicats libres actuellement existants. Mais il présenterait, à notre avis, un grave inconvénient, celui de ne pas tenir compte des rancunes et des défiances qui séparent les syndicats ouvriers des syndicats patronaux. Confier en partie le soin de fonder les institutions nouvelles aux militants du parti socialiste, qui ont su se rendre maîtres des syndicats ouvriers, c'est s'exposer, croyons-nous, à de graves mécomptes. Mieux vaut faire directement appel à l'universalité des ouvriers d'une profession et leur laisser le soin de s'organiser corporativement que d'emprunter le cadre d'associations déjà engagées et parfois même compromises dans des conflits politiques et sociaux.

2° Le législateur pourrait encore procéder lui-même directement à la répartition des patrons et des artisans en corporations locales; c'est le système de la loi autrichienne. Une enquête préalable déterminerait, eu égard à la population industrielle de chaque commune ou de chaque canton, le nombre d'artisans de chaque métier et fournirait ainsi des bases à la future organisation\

3° Enfin, on pourrait emprunter à la loi allemande du 6 juillet 1884 sur l'assurance obligatoire contre les accidents' une

1. Au besoin les opôralion.H du rc'nccnnnniont qui font connaître non seulement le chifTrc de la population, mais le nombre d'artisans de chaque profr*»eion, pourraient tenir lieu de cette enquête.

2. Cette loi établit Ci corporations territoriales dont chacune comprend tout

de ses dispositions les plus originales, en groupant patrons et <iuvriers en corporations aj^ant tout d'abord pour but exclusif l'organisation de caisses de secours contre les accidents ; les dissociations ainsi créées dans un but bien défini acquerraient en quelques années une cohésion indispensable et créeraient «ntre les patrons et les ouvriers certains liens qu'il serait aisé de rendre par la suite plus étroits, en augmentant les attributions de ces associations et en les élevant au rang de corporations professionnelles. M. Jules Roche s'est inspiré de la loi allemande de 1884 pour la rédaction du projet qu'il a déposé en 1891, à la Chambre des députés. Après avoir établi le principe de l'assurance obligatoire contre les accidents, ce projet <!onfie l'organisation et la gestion de celle assurance à cinq ou ■six grandes corporations comprenant chacune tout un groupe d'industries et qui seraient directement créées par la loi. Il nous paraît évident toutefois que si la création de corporations d'assurance devait servir à préparer et à faciliter la création de corporations professionnelles telles que nous les concevons, ces associations ne devraient pas être territoriales mais locales ; c'est seulement entre patrons et ouvriers du mémo métier habitant la même ville ou tout au moins le même canton <|ue l'esprit de corps indispensable à la vitalité de cette institution peut réellement se développer.

Nous sommes parvenus au terme de cette étude, et il est temps d'en résumer les conclusions. Le XIX* siècle léguera bientôt au siècle qui va venir un terrible héritage ; la question sociale. Momentanément comprimé par la sévérité des codes, le quatrième Etat n'attend plus que l'heure et l'occasion favorables pour engager la lutte. Qu'une crise politique vienne

les artisans exerçant la même profession ou un groupe de professions similaires dans toute retendue de l'Empire. (Brasseries, bois, mines, terrassiers, alimentation, vie.) V. sur cette organisation : les fascicides I et II des Koticcs et •Comptes rendus de l'office du travail; — l'ouvnige de M. Bkli.om, Les Lois d'assu" rance ouvrière à l'étranger^ t. II, et l'article de M. Maurice Block, Séances et Travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, t. XCIII, année 1895. I^ texte de cette loi a été reproduit dan?« V Annuaire de législation étrangère do 18S4, p. 121, avec une notice de M. Esmkix.

660 HISTOIRE DES CORPOR.VTIONS DE MÉTIERS

énerver pour un temps les forces qui concourent encore à la défense sociale et l'armée du prolétariat depuis longtemps prête à entrer en campagne, admirablement disciplinée, ne se laissant plus comme autrefois entraîner à des émeutes san<> avenir, mais recevant le mot d'ordre de chefs qui siègent dans le Parlement et obligent les ministères à craindre leur hostilité ou à faire état de leur appui, cette armée, disons-nous, déploiera son drapeau et engagera la lutte. Quelle sera Tissue de cette guerre fratricide ? La classe ouvrière réussira-t-elle à emporter de vive force la citadelle qu'elle assiège, ou au contraire sera-t-clle vaincue par un ennemi qui aura sur elle l'avantage de la position et la supériorité de l'armement ? Nul ne peut le dire; mais ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que si cette guerre sociale éclatait un jour, elle compterait parmi les plus grandes calamités dont l'histoire ait conserA^é le souvenir. Qui pourrait arrêter la fureur du prolétariat victorieux? Quel chef serait assez puissant pour assigner des limites à l'orgie, pour dire aux colères et aux appétits d'en bas : tt Vous n'irez pas plus loin! » Et alors même que la démagogie finirait par trouver un maître, alors, même qu'après cette Terreur socialiste viendrait à luire l'aube d'un nouveau 9 thermidor, que de ruines une telle guerre n'aurait-elle pas amoncelées! que de vies humaines sacrifiées! quels irréparables désastres consommés !

Pour n'être pas marquée par d'aussi graves désordres, la victoire des classes dirigeantes n'en marquerait pas moins en un autre sens un recul du progrès moral et unobscurcissement de la conscience générale de l'humanité. Cette victoire serait, à n'en pas douter, le signal d'une réaction implacable qui étoufferait pour longtemps dans l'âme des heureux de ce monde toute aspiration généreuse, tout sentiment de pitié pour les misères d'en bas. On verrait se constituer une société nouvelle fondée sur la toute-puissance

de l'argent, fermée à tout idéal, uniquement préoccupée de la défense des intérêts matériels et animée de la passion du

lucre, tandis que le peuple privé de tous droits politiques, emprisonné dans les usines et dans les ateliers comme dans un bagne, expierait par un dur esclavage social son impuissante rébellion.

La crise sociale est donc à la fois la grande maladie de l'heure présente et le grand péril qui menace l'avenir. Trouver une solution à cette crise, rétablir entre le travail et le capital cette harmonie indispensable à l'équilibre social, Cel est le problème dont il n'est plus possible d'ajourner l'examen et dont personne n'a le droit de se désintéresser. Cette solution, il nous a paru que l'organisation corporative du travail pouvait la faciliter et la préparer, en rétablissant entre tous ceux, patrons et ouvriers, qu'une même profession fait vivre, ces liens dont la brusque rupture en 1791 a été la cause principale de l'instabilité sociale au XIX*^ siècle. Pour que les préjugés s'effacent, pour que les passions désarment, pour que la paix renaisse, il faut avant tout que ceux en qui se résument ces deux grandes forces, le capital et le travail, se rapprochent et s'expliquent ; il faut que l'on fasse revivre en eux ce sentiment qu'ils sont indispensables les uns aux autres; que leur union seule peut leur assurer la victoire dans cette lutte pour la vie qui se fait chaque jour plus âpre et plus acharnée ^ Il faut, en un mot, que l'on reconstitue, en l'adaptant à l'esprit moderne, en admettant dans son sein non pas seulement comme autrefois un petit nombre de privilégiés, mais tous les travailleurs, sans distinction d'âge, d'aptitude et de fortune, cette association professionnelle qui était pour l'ouvrier d'autrefois comme une petite patrie dans la grande et qui faisait de lui le frère puîné de son patron, aux yeux duquel il n'est plus de nos jours qu'un étranger.

L'organisation du travail par la création d'associations professionnelles, telle est donc, à notre avis, la réforme législative qui doit précéder toutes les autres. Mais rien ne sert de

1. C'est la nécessité de cette union qu'exprimait la belle devise doSiSix Corps des marchands de Paris : « Vîncit concordia fratrum, »

le dissimuler : cette réforme serait impuissante à ramener la paix dans les esprits el la fraternité dans les cœurs, si ceuxlà même qui sont le plus intéressés à ce qu'elle porte ses fruits lui refusaient leur concours. Un grand devoir s'impose aujourd'hui à tous les privilégiés de la vie : celui de travailler de tout leur pouvoir et avec tout leur cœur à la réconciliation sociale. Il y a un demi-siècle, après avoir décrit en d'admirables pages les misères du travail contemporain et après avoir opposé à Tégoïsme et à la soif de l'or, ces deux plaies profondes de la société moderne, l'esprit de fraternité et de charité de la société du Moyen Age, Garlyle adressait aux grands industriels anglais cet appel passionné: « Eveillez-vous, ô vous les nobles travailleurs, les combattants de la seule vraie guerre ! O vous qui n'êtes qu'à moitié vivants et dont je saluerai si joyeusement le retour à la vie, je vous conjure, au nom de Dieu lui-même, de secouer votre sommeil enchanté et de vivre enfin tout à fait. Cessez de compter des bourses d'or; elles ne sont ni votre salut ni le nôtre. Quand vous les compteriez toujours, elles ne vous seront pas longtemps laissées... Ayez plus ou moins d'or, peu importe. Mais que la divine justice, la pitié, la générosité reconnaissent en vous leur ouvrage, jusqu'à ce que cette courte vie vous conduise au seui! de la silencieuse éternité * .» Ce que Carlyle disait en 1843 à l'aristocratie industrielle la plus fîère qui soit au monde, on peut le répéter de nos jours, en présence de périls dont la gravité n'a fait que s'accroître, à tous ceux que leur fortune ou leur intelligence ont placés à la tête de la société française. Sans doute la richesse n'est pas, en soi, illégitime; on doit la respecter sous peine d'attenter à des droits dont la société tout entière est garante. Mais si la richesse a ses droits, elle a aussi ses devoirs envers ceux pour qui la vie a été mauvaise et s'est résumée dès le berceau en un dur et inces--

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