CHAPITRE VI
CONFRÉIUES. ASSISTANCE MUTUELLE
On peut définir la confrérie une société composée d'artisans exerçant le même métier et ayant pour but : 1* Tunion de tous ses membres dans un même sentiment de piété pour prier Dieu, et lui demander le bien moral et matériel des vivants et le bonheur éternel pour les morts ; 2" rétablissement d'institutions charitables destinées à secourir les vieillards, les malades et les infirmes de la corporation.
La confrérie proprement dite et considérée comme une association distincte du métier remonte à une haute antiquité. Certaines guildes saxonnes, ainsi qu'il a été dit, étaient de véritables confréries; en France, ces associations sont contemporaines de rétablissement du christianisme et les Capitulaires de Charlemagne en font déjà mention (suprii, p. 53) ; mais il faut arriver au XII" siècle pour renconti'er des confréries de métiers. Dès le XII* siècle d'après une opinion accréditée, en tout cas dès le XIII* siècle', les marchands de Teau de Paris se constituent en confrérie dans l'église de Sainte-Marie- Madeleine. Cet exemple est suivi bientôt par les drapiers qui fondent en 1188 la confrérie de Saint-Pierre dans la cha-
1. Le Maire {Paru ancien et nouveau^ 1685, t. II, p. 178) montionnc Toxist<>nco d'une trÙH ancienne confrérie des poUsonnicra et dcH batcHcra dan» régltse de Sainte-Mario-Madeloino; cette confrérie aurait fait place en 1168 à celle de Notre-Dame fondée par les bourgcM>is de Parift. D*aprÙ9 Sauvai» (Antiquités de Paris, t. 1, p. 430), il y avait en 1110 une chap<'llc dédiée àh- Miint Nicolas où était érigée la confrérie dos bateliers. Cette confrérie est nien— ^ tionnéo comme déjà ancienne dans un cdit de 1307 cité par Lb Roux db Lixc^' {Menu des Ant. de France^ t. XVII, 333, note).
LA CORPORATION AU XUf SIÈCLE 159
pelle de Saînte-Marie-Egyptienne^ Ce sont là les prcmièreK confréries des métiers dont la date de fondation ait pu ^tre au moins approximativement précisée ; mais d^autres sans doute les avaient précédées, et une ordonnance de 1321 autorisant le rétablissement de la confrérie des oubliers constate que son origine remonte à un lointain passé, c'est-à-dire à plusieurs siècles*.
La confrérie de cette époque ne nous est |MM» «complètement connue, la plupart des renseignemeDtv qwr nous possédions sur cette institution émanant êe textes très postérieurs. On peut toutefois indiquer à grands traits Tesprit de l'association. Son but est ainsi détmi par un édit de mars 1319, rétablissant une confrérie de Saînt-Jacques-et-Saint-Louis abolie en 1307 : « Faire arer le produit des biens de larges aumônes, nourrir le» confrères indigents, faire dire des messes tant pour les mants que pour les morts et s'occuper de diverses œuvres de charité. »
On sait peu de cboses des cérémonies religieuses que faisait célébrer la confrérie du XIII® siècle. C'étaient probablement des messes pour le repos des défunts, et à certains jours des offices solennels auxquels tous les confrères devaient assister*.
Les œuvres charitables nous sont mieux connues. Parfois, c'est une coutume de bienfaisance, une aumône en argent ou en nature, à certains jours de l'année; par exemple, chez les orfèvres, un seul ouvroir reste ouvert les dimanches et fêtes, et le produit de la vente sert à offrir un dîner aux pauvres de l'Hôtel-Dieu. Les confrères des Saints-Côme-et-Damien (chi-
1. « Comnw défi vnviroimi l'an rail cent quatre vins ot huit, la confrérie de ladite Drappcrio ait été commencée et depuifl continuée.... » Lettres contenant les statuts pour Im ccmfrérie tics drapiers, juillet IMS. {Ord. des Rois de France, m, 581).
3. • Cum igitur nebularii villœ Parisicnsis a longe retroavtis teniporibus confratriam inter se tencre consucverint. » Trésor des Chartes. Reg. 60, pièce 3, citée par M. FAoniBS, p. 393.
3. Chaque corporation avait son chapelain. Les frais du culte donnaient lieu à toute une comptabilité. Cf. les reçus pour honoraires de messes. Archives Nationales, K. 1030, n* 130.
rurgiens) s'engagent à panser gratuitement les indigents [Calendrier des Confréries, p. 109, note 21)*.
D'autres fois, la charité s'exerce d'une façon plus efficace. Ainsi chez les boucliers de fer [Livre des Métiers, t. XXÏ, p. 57), les cinq sous payés lors de l'entrée en apprentissage sont employés au profit des pauvres enfants du métier. Si un fils de maître tombe dans l'indigence, les prudhommes doivent lui faire apprendre le métier. Chez les tailleurs, sur chaque amende de cinq sous, deux sous sont versés à la confrérie pour « les pauvres du métier soutenir » (t. LVII, p. 143). Chez les cuisiniers (t. LXIX, p. 177), le tiers des amendes est destin»» aux « povres vieilles gens du mestier ».
Kniin, il faut signaler la très remarquable organisation de la société fondée par les fourreurs de vair, le 10 février 1319 {Trésor des Chartes, reg. 65*, pièce VIII ^^^ XVIII, vidîmu<» de 1328). Dans cette société, chaque membre payait 10 sou» 0 deniers d'entrée, plus 1 denier par semaine, ^loyennant ces redevances, chaque associé recevait, en cas de maladie, 3 sous par semaine, tant que durait l'incapacité de travail; 3 sous pour la semaine qui suivait la convalescence, et 3 sou» une fois payés : ces secours, limités aux cas de maladie et d'infirmité, n'étaient pas alloués en cas de blessure. Tout corroyeur qui cessait de payer sa cotisation pendant plus de six semaines était déchu du bénéfice des statuts. Enfin, la gestion des deniers sociaux était confiée à six des confrères qui devaient en rendre compte une fois par an au commun du métier.
Ces exemples témoignent assez de l'esprit de charité qui animait les métiers au XIII* siècle; il est vrai que nombre de statuts n ". mentionnent aucune institution charitable. Mais il ne s'ensuit nécessairement pas que ces institutions n'aient pas existé. Il est naturel de penser avec M. Depping que la fraternité corporative n'attendait pas les textes et les règlements
1. Sur cetto confrvrio, cf. Sauval (t. I, pi 112). D'aprt'S col auteur, la confrérie des Saints-Côme-ct-Damioii aurait étv fondée en 1255.
pour s*a(lii*mer. On ne s'e^^pliquerait pas autrement la clause commune à presque tous les statuts qui attribue à la confrérie partie des droits d'entrée et des amendes qui forment le revenu le plus certain du métier ^
Malheureusement les confréries no se renfermèrent pas toujours dans leurs attributions pieus- s et charitables. Elles se mêlèrent au début du XIV*^ siècle aux agitations politiques et formèrent entre elles une sorte de fédération*. Telle fut la cause de leur abolition en 13QG. Mais cotte mesure de coercition ne fut que temporaire. Dès 1307 12 octobre), le roi autorisait de nouveau la confrérie des marchands de l'eau à se reconstituer'; en 1309*, les drapiers obtenaient la môme faveur. D'autres confréries ne furent rétablies que plus tard, celles des pelletiers et des merciers en 1320*, celles des oubliers en 1321. Les confréries supprimées se reconstituèrent ainsi successivement et servirent de modèle aux nombreuses institutions charitables que vit éclore le XIV* siècle.
K Livre des Métiers, p. «0 et 107.
1 > Lora »'o9inurciit plusieurs du monu peuple comme foulons et tisMrands, UTcrnicrs et plusieurs ouvriers d'autres métiers, et firent alliance enscmbls. • CkroHiqucs de Saint-Denis. Hecueil des Historiens de la France , XX, 680.
3. Le texte de ces lettres patentes a été reproduit par M. Lk Roux OB Linct. Mémoires des Antiquaires de France, t. XVII, p. 233.
i. Ordonnances des Rois de France, III, 583.
5. Trésor des Chartes, rug. 60, pièce 92 et rog. 58, pièce 464. V. Faonibz, p. 281
•tsss.