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CHAPITRE PREMIER

HISTOIRE POLITIQUE DES CORPORATIONS (1328-1461). — ETIENNE MARCEL. — LES MAILLOTINS. — L*INSUHRECTION CABOCHIENNE.

C'est seulement sous le règne de Jean le Bon que la bourgeoisie marchande de Paris exerce pour la première fois une action appr<^ciable sur les événements politiques et aspire à sortir de reffacement dans lequel elle s*est tenue jusqu'alors. La royauté, il est vrai, avait déjà sous les règnes précédents fait appel à la classe bourgeoise pour lui demander des subsides. En 1343, les gens des bonnes villes convoqués avec '*îs barons et les prélats avaient été convoqués pour voter une laxe ; en 1346, après Crécy, les bourgeois de Paris s'étaient chargés d'entretenir à leurs frais pendant six mois quinze *^cnts hommes de guerre. Mais ces contributions en apparence '^'olontaires n'étaient en réalité que des taxes imposées par le pouvoir royal et que le Tiers supportait avec une obéissance passive. Il fallut que les malheurs publics fussent portés à leurcoirible pour que s'éveillât dans la bourgeoisie ce sentiïnent d'indépendance, cet esprit frondeur, si l'on peut ainsi

parler, et presque révolutionnaire qu'elle allait manifester

^vec éclat.

Le règne de Jean II s'ouvre pour la France sous de tristes auspices. La trêve avec les Anglais dure encore, il est vrai, mais la reprise des hostilités est imminente. En Bretagne, une guerre acharnée se poursuit entre les maisons de Montfort et de Blois. La monnaie, si souvent altérée depuis un demi-siècle, varie dans la seule année 1351 de cent pour cent^ ; elle subira plus de 70 variations en dix ans. Enfin, la peste noire a tellement dépeuplé le pays qu'il faut, en 1350, taxer les salaires des gens de métier et les prix des denrées que la surabondance de la demande sur Toffre fait hausser démesurément •. Toutes ces calamités avaient aigri l'âme du peuple et cette irritation était partagée par la classe moyenne.

Tel était l'état des esprits lorsque s'ouvrirent les Etats de 1355, auxquels on commença, avant tout débat, par demander des subsides. Ils les accordèrent et votèrent des impôts destinés à assurer pour un an la solde de 30.000 hommes ; mais ils exigèrent en même temps des garanties. Une commission de neuf membres fut chargée de veiller à la perception de l'impôt et fut investie du droit de requérir la force armée; la valeur du marc d'argent fut limitée à six livres. Enfin, les Etats se déclarèrent périodiques et iixèrent eux-mêmes la date de leur pi*ochaine réunion.

Ces réformes n'attestaient pas encore, à dire vrai, des intentions bien belliqueuses, et tout se fût borné sans doute à quelques réformes plus ou moins précaires, si un événement considérable n'était venu ouvrir la voie à une action plus radicale. Le 19 septembre 1356, dans les plaines de Poitiers, la chevalerie française fut taillée en piè<*es par le» Anglais, et le roi lui-même fut fait prisonnier.

C'est alors qu'éclate la grande révolution parisienne, dont le véritable «caractère est difficile à définir et demeure un des faits les plus remarquables et les plus étranges de noU'<*

1. Ia' marc d'iirgonl pasHc du 5 livrt\H ù »ouh à 11 livren. %. Ordonnances des Rois de Frcuice, t. II, p. 9ô0.

histoire : révolution municipale sans doute, mais aussi politique et sociale, dont la victoire eût abouti à une constitution oligarchique comme celle de Venise ou des Pays-Bas et substitué au pouvoir royal le gouvernement de la classe bourgeoise. Il ne faut pas s*y tromper, en effet; ce n'est pas le peuple, bien qu'il prête au mouvement la force aveugle de ses colères et de ses convoitises, c'est la haute bourgeoisie de la hanse et des métiers qui engage la lutte avec la monarchie; c'est elle qui donne au soulèvement une direction, un mot d'ordre et des chefs \

La bourgeoisie avait d'ailleurs son armée toute prête : cette milice bourgeoise convoquée seulement par fractions en temps de paix pour le ser>'ice du guet, mais mobilisée et tenue en haleine par des convocations journalières en temps de guerre civile ou étrangère. Pour le service de la milice, Paris était divisé en quartiers. Chaque quartier commandé par un quartenier se subdivisait à son tour en cinquantaines (50 feux) et en dizaines (10 feux) commandés par des cinquanteniers et des dizainiers. Dès la nouvelle de la défaite de Poitiers, cette milice avait commencé les préparatifs de défense. On avait flanqué de tours les remparts, agrandi l'enceinte en y comprenant le Temple et le Louvre, tendu des chaînes à l'entrée des rues. Tout s'organisait pour une lutte à outrance. Mais en même temps que l'on s'armait contre l'Anglais, l'orage grossissait contre le duc de Normandie que la captivité du roi avait investi de la régence.

Le 14 janvier 1357, une dernière altération des monnaies fît éclater l'émeute. Tous les métiers cessèrent à l'instant leurs travaux, descendirent en armes dans les rues et déployèrent leurs bannières à l'image des patrons de chaque corporation. Le duc de Normandie fut tellement effrayé qu'il engagea ses

1- Etienne Marre] appartodait h une viaillc famiUc do cirapiors, probablement la riche famille Marcel si fort imposée en 1292 {suprà^ p. 149). Ses lieiitensiuls prioeipanx étaient Pierre Gillc», un épicier) Pierre den Barre», un orfèvre, et Colart le chaussetier.

principaux conseillers à s'éloigner ou à se cacher, appela Marcel le lendemain de grand matin et lui déclara qu*il consentait que ladite monnaie n*eût point cours et que les députés des trois ordres s*assemblassent^ L'inten'ention des métiers avait forcé le pouvoir royal à capituler. Sur Tinitiative de Marcel et de Tévêque Le Coq, on confirma le vote de la solde pour 30,000 hommes, mais on prit des précautions contre tout retour offensif du régent, on donna des escortes de retour aux députés, on décida de se réunir de nouveau à la Quasimodo; on destitua plusieurs officiers royaux, et on délégua Tautorité executive à une commission de trente-six membres (douze par état) qui devint le véritable gouvernement de Paris.

Pendant toute Tannée 1337, les trente-six se maintinrent au pouvoir et firent face avec énergie à tous les dangers, mais Thostilité du duc de Normandie et de la noblesse, encouragée par le roi captif qui voyait avec défiance s'établir une autorité rivale décida les chefs du mouvement à frapper un grand coup À la veille de la réupion des Etats. Dans la nuit du 8 au 9 novembre 1357, leurs émissaires firent sortir de la prison où il était détenu le roi de Navarre, Charles le Mauvais, et le lendemain devant plus de dix mille Parisiens convoqués par le prévôt et les jurés des métiers, ce prince, dans une harangue d'une rhétorique étudiée, concluait un pacte solennel avec ses libérateurs.

Les événements qui suivirent et qui remplissent l'année 1358 depuis l'adoption du chaperon pers (bleu et rouge) comme signe de ralliement des Parisiens et l'émeute du 22 février où périrent les maréchaux jusqu'au meurtre de Marcel par Jean Maillard sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en faire ici le récit. Mais ce qu'il importe de retenir, c'est que les métiers furent les acteurs principaux de ce grand drame historique. Jusqu'alors en France, l'histoire n'a guère eu à re-

t« Henri Martin, Histoire de France^ t. V, p. t69.

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later que les exploits des rois et des seigneurs, leurs guerres et leurs traités ^ En 1358 au contraire, les antagonistes de la royauté sont des gens de métier, des menus selon Texpression d*alors.

On ne peut nier que ce rôle politique si nouveau pour elle, la bourgeoisie parisienne ne Tait soutenu jusqu*au bout avec intelligence et courage. Elle commit sans doute des fautes, des crimes même, comme ce meurtre de Robert de Clermont qui, en dépit de toutes les apologies, pèse lourdement sur la mémoire de Marcel ; mais elle fit aussi preuve de rares et de précieuses facultés. Cette intelligence des affaires, cet esprit ])ratique, cette énergie jamais lassée qu'elle avait réservés jusqu'alors à la poursuite d'intérêts purement matériels, elle sut les appliquer à la politique, à la diplomatie, à la guerre. Un simple marchand, Téchevin Toussac, dans la réunion de Saint-Jacques-FHôpital osa contredisse le chancelier porte-parole du dauphin et entraîna tout un peuple par son éloquence ; des hommes du vulgaire : Pierre Gilles Tépicier, Pierre des Barres Torfèvre tinrent campagne à la tète de colonnes de la milice et rallièrentune partie de TIle-de-France à la cause de Paris; enfin Marcel se révéla politique consommé en négociant des alliances à Textérieur avec les villes de Flandre*, à l'intérieur avec Charles le Mauvais et les chefs de la Jacquerie.

Le meurtre de Marcel par le quartenier Maillart fut suivi d'une répression terrible. Les biens de l'ancien prévôt des marchands et ceux de l'évêque Le Coq furent confisqués. Ses principaux lieutenants, Charles Toussac, Pierre Gilles,

1. Malgré son importance, on efTct, rafrranrlii»iM*mvnt des communes est un mouvement trop complexe et trop discontinu pour mettre en lumière la puissance croissante du Tiers-Etat.

3. ■ Si, écrivait Marcel aux Flamands, avons bien métier (besoin) de l'aide de

■ notre Sire (Dieu), de la vôtre et de tous nos bons amis et ceux qui aideront âi

■ défendre le bon peuple, les bons laboureurs et les bons marchands sans

■ lesquels nous no pouvons vivre contre ces meurtriers, robcurs et cruels

• enncmys de Dieu et de la foy... acquerront plus grand mérite envers notre

• Sire que s'ils allaient tous croisés contre les Sarrasins. »

Jf^an Godard furent déeapitiîs ; on revint à la monnaie faible. Toutes les libertés conquises par le parti communal furent supprimées. En vain quelques amis du prévôt, et à leur tête le changeur Martin Pisdof», tramèrent un complot : ils furent découverts et exécutés (30 décembre:. La capitale rentra dans l'obéissance et les métiers se renfermèrent pour un temps dans leurs occupations professionnelles.

Au cours de la lutte qu'il avait soutenue contre le régent, Marcel avait déployé les qualités d'un homme d'Ëtat et poursuivi avec persévérance le triomphe d'une politique bien définie. Les insurrections qui signalèrent le début du règne de Charles V ne furent, au contraire, que des émeutes violentes, mais sans lendemain. La cause de ces troubles est purement fiscale.

Une première fois, le 15 novembre 1380, lors de l'entrée du roi à Paris, le peuple s'était soulevé à la voix d'un mégissier et avait arraché la promesse, qui ne fut pas tenue, de la remise des droits sur les denrées. Peu après, Rouen se souleva. Le due d'Anjou ayant voulu y mettre un impôt sur les boissons et les draps, a plus de deux cents compagnons des métiers qui travaillaient aux arts mécaniques, égarés par l'ivresse, saisirent de force un simple bourjçeois marchand de drap et surnommé Le Gras (Grassum) à cause de son embonpoint, placèrent insolemment son nom en tète de leurs actes et en firent leur roi' ». Ils le promenèrent par toute la ville en contrefaisant les acclamations d'usage pour les entrées royales, massacrèrent les agents du fisc et pillèrent leurs biens (octobre 1381). L'ordre ne fut rétabli qu'en février 1382.

Réprimée à Rouen, l'émeute éclata de nouveau à Paris; elle fut terrible. Le roi ayant rétabli l'impôt du douziènit* denier sur les denrées, le premier percepteur qui se présenta aux halles pour percevoir la taxe fut mis en pièces. On força

1. Religieux de Saint-Dcnis (Collectioa des Documents int'dit»), I, p. 131.

les portes de la Maison de ville pour y prendre des armes et des maillets, et des massacres horribles commencèrent : on se rua sur les Juifs, particulièrement détestés du peuple qu'ils rançonnaient, et on en fit un affreux carnage : un malheureux fut égorgé dans Téglise Saint-Jacques, jusque sur l'autel de la Vierge. La bourgeoisie cette fois avait pris peu ou point part à la révolte, œuvre d'une populace furieuse; l'ancien prévôt, Hugues Aubriot, avait refusé, au péril de sa vie, de se mettre à la tête des éni entiers. La milice bourgeoise, convoquée par ses chefs, avait veillé toute une nuit pour protéger des quartiers que menaçaient les révoltés ^ Les bourgeois n'en supportèrent pas moins la peine de ces excès et furent enveloppés dans la même répression. Trois cents d'entre eux furent incarcérés; un orfèvre et un drapier furent pendus les premiers, puis douze autres, dont un ancien ami de Marcel, Nicolas Flamand. En même temps, un édit' supprimait la prévôté des mai*chands, l'échevinage et confréries, les compagnies de la milice. Le prévôt de Paris hérita du pouvoir du prévôt des marchands ; des jurés nommés par le roi remplacèrent, dans tous les métiers devenus de simples groupements administratifs, les jurés élus par les maîtres. On rétablit l'impôt de douze deniers par livre sur les denrées, et on multiplia les confiscations et les amendes. Ces rigueurs devaient être éphémères ; en 1388, la prévôté des marchands

1. Comme do nos jours pour la Commune do Paris, beaucoup d'artisanH avaient «'^«^ contraints par la miscVro ou l'intimidation do so joindre aux insurgés. Un nommé Adam Pclcrin, ouvrier d'ymagcric, inquiété comme ayant fabriqué des niain<*tH pour les révoltés, obtint plus tard des lettres de rémission sur ro « qn'il n'avait alors aucune besogne dont il eust do quoy vivre • et avait dA Iravailler à faire ces maillots «< pour sa vie et sustentation. » (Choix de pièces inédites dit règne de Charles K/, par M. Doukt d'Arcq, p. 49.)

3. • Qu'en notre dite ville de Paris n'ait dores en avant aucuns maîtres do mestier ou communautés comme le maitre et communauté dos bouchers, les maîtres des niesti<*rs de change, d'orfèvrerie, drappcric... qu'en chacun mcstier seront esleux par notre dit prévôt certains preudomes dudit mcstier pour visiter iccluy... et défendons que dores en avant ils ne fassent assemblée aucune par manière de confrérie ou autrement^ excepté pour aller en l'Église et en revenir. » (Art. 3, Ordonnance du 27 janvier i38*J. Ordon. des Rois de France, VI, 685.)

était réinstituée. Dès février 1387, une ordonnance' avait rétabli la grande boucherie.

Le droit de hanse, la compagnie bourgeoise, tous les privilèges de la marchandise de Teau furent rétablis à leur tour par une ordonnance du 10 septembre 1409*. Peu à peu les corporations rentrèrent dans l'exercice de leurs privilèges, les confréries se reconstituèrent et il ne resta plus de traces des ordonnances de 1382.

L'insurrection des Cabochiens est la troisième grande manifestation populaire de cette période. Elle se distingue des précédentes par son caractère. La révolution de 1357 a été l'œuvre de la haute bourgeoisie parisienne, des riches marchands de la hanse et des métiers ; la révolte des Maillotins (1382) a été Tœuvre de la populace ; l'insurrection cabochienne offre ce trait particulier qu'elle est Tœuvre d'une seule corporation, la plus puissante de toutes, il est vrai : celle des bouchers.

Cette profession de la boucherie était, nous l'avons dit, Tapanage héréditaire d'un petit nombre de riches familles : les Legoix, les Saint- Yon, les Thibert, qui avaient à leur service toute une armée de valets, toucheurs de bœufs, écorcheurs, étaliers, gent vigoureuse et brutale, prête à toutes les besognes sanglantes, admirable instrument pour un coup de force ; les maîtres de toute cette population de bouchers, bien que leur fortune en Ht des bourgeois considérables, exei*çaient toujours en personne leur rude profession et gardaient ainsi tout leur ascendant sur leurs subordonnés. Conduit par de tels hommes, le mouvement devait avoir un caractère particulièrement violent et redoutable; on ne déchaîne pas impunément ces masses sauvages et ignorantes et leur élan ne s'arrête pas à volonté. Mais en dépit des atrocités dont se rendit coupable la lie des écorcheurs, cette insurrection ne fut pas comme celle des Maillotins une émeute sans portée et sans lendemain ;

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