ET FRANÇOIS II
Section I. — Deuxième période de la Renaissance. — Beaux-Arts. — Industrie. — Commerce.
On a dit parfois que la Renaissance avait été un réveil de Tintelligence ; ce jugement manque d'équité. Jamais en effet on n'a tant pensé, conçu d'idées plus originales, scruté avec un intérêt plus passionné les profondeurs de la philosophie, cette science de l'âme humaine et de ses destinées, que pendant ces longs siècles du Moyen Age que l'esprit de parti s'est plu à représenter comme une époque d'ignorance universelle. Mais si le Moyen Age n'a pas été, comme les amateurs de lieux communs et d'opinions toutes faites l'ont trop souvent répété, une époque de ténèbres, il n'en est pas moins vrai que la Renaissance a ouvert dans l'histoire un stage social nouveau et opéré dans les mœurs, dans les tendances, dans la pensée tout entière une évolution que tout révèle. La grande idée païenne, le culte de la nature et de la beauté abandonné pendant tout le Moyen Age pour le culte de l'Idée pure est restauré; des aspirations nouvelles, des désirs depuis longtemps inconnus germent dans l'âme des peuples. Au Moyen Age, la vie morale avait été dominée tout entière par un sentiment surnaturel, la Foi, cette divine synthèse de toutes les puissances de l'intelligence et de tous les élans du cœur. Au XVI* siècle, l'humanité longtemps comprimée reprend tous ses droits ; les espérances de l'au-delà chré-
tien, la communion mystique de la terre avec le ciel ne suffisent plus à la société nouvelle ; il lui faut tout ce qui charme Tesprit, tout ce qui caresse la vue, tout ce qui résonne doucement à Toreille: la science, la peinture, la musique. La vie est courte, il faut du moins avant qu'elle n'échappe à l'homme la dorer de tous les rayons et l'emplir de toutes les ivresses ; il faut qu'intense et enchantée, elle soit une fête d'autant plus belle qu'elle est plus brève et qu'elle est peut-être la lin de tout. Tel est le sentiment presque païen qui anime toute la Renaissance ; une sorte d'épicurisme inavoué sans doute, souvent même inconscient, succède à la foi naïve du Moyen Age; l'humanité tout entière s'élance à la conquête du bonheur. Cette transformation des idées exerça son influence sur fart qui cesse d'être uniquement l'interprète et le serviteur de la foi pour se plier aux désirs et aux besoins de la société nouvelle. L'architecture qui, au Moyen Age, n'édifiait guère que des églises ou des châteaux forts, couvre notre sol de palais, cadres mei'veilleux, appropriés à la vie raffinée et somptueuse qui est celle des rois et des grands. De ces palais, le plus admirable peut-être est celui qui est dû au plan d'un architecte français : Pierre Nepveu de Blois qui édifia le château de Chambord (1526). a Qui n'a pas vu Chambord, écrit M. Henri Martin, ne soupçonne pas tout ce qu'il y eut de fantastique poésie dans notre art du XVI® siècle : c'est quelque chose d'indescriptible que l'aspect de ce palais de fées surgissant tout à coup aux yeux du voyageur du fond des tristes bois de la Sologne, avec sa forêt de tourelles, de flèches, de campaniles aériens qui détachent sur l'ardoise sombre des grands toits les belles teintes de leurs pierres gris de perle marquetées de mosaïques noires. Cette impression ne saurait être surpassée que par le spectacle dont on jouit sur les terrasses du donjon, au pied de la charmante coupole qui termine le grand escalier centre et pivot de tout cet ensemble si varié, et qui jaillit radieusement au-dessus des terrasses comme une fleur de
cent pieds de haut. Partout, entre des lacs d^amour et les F couronnés, les mystérieuses salamandres vomissent les flammes, rampent sur les frontons, se roulent dans les médaillons, se suspendent aux corniches, et aux caissons des voûtes, pareilles aux dragons qui veillaient sur les châteaux enchantés de nos vieilles légendes, attendant le retour du maître qui ne reviendra plus. »
L*art italien rivalisait avec Tart français. François P** avait appelé d'Italie le Rosso, maître florentin, et Tavait chargé de continuer Tœuvre tout d'abord confiée (5 528) à son compatriote Serlio, en élevant sur remplacement d'un ancien rendez-vous de chasse de Saint Louis, à Fontainebleau, un château qui pût servir à la Cour de résidence d'été. Le Rosso se mit à l'œuvre et, de 1532 à 1541, il construisit la galerie de François I"; peintre et décorateur en même temps qu'architecte, il fit concourir ces multiples talents à l'embellissement de l'édifice, qu'une mort subite l'empêcha de terminer. Le Primatice , artiste bolonais formé à l'école de Jules Romain, lui succéda z cVst à lui que l'on doit, en grande partie, la décoration de \£^ salle des Fêtes ou galerie de Henri II, pour laquelle il peignitf tous les dessins des soixante compositions mythologiques exé^ — cutées sous ses ordres, par son élève Nicolo del Abbate ; il vul^ — garisait en même temps les chefs-d'œuvre de l'art antique eim peuplant les jardins de statues dont il avait apporté les moule<^^d'Italie. Mais l'architecture française, qui avait déjà prouvé pat —
la construction de Chambord ce dont elle était capable, pou
vait maintenant se passer des leçons d'artistes étrangers, dans ce même palais de Fontainebleau commencé parle Rossr et le Primatice, Philibert Delorme, déjà célèbre par la cons truction du portail de l'église Saint-Nizier à Lyon, méritait e justifiait à son tour la confiance du roi Henri II en édifiant h fer à cheval. Cette œuvre devait être suivie bientôt d'autres non moins admirées : les châteaux d'Anet et de Meudon la tour des Valois à Saint-Denis, le palais des Tuileries,
Il était cependant réservé au rival de Philibert Delorme-
Pierre Lescot, d'entreprendre une œuvre encore plus digne de tenter un artiste : la résurrection du palais séculaire de la royauté, de ce Louvre dont François I*"", dédaigneux des vieilles tours et des pavillons gothiques que lui avaient légués ses ancêtres, voulait faire un monument unique en son genre et dans lequel se résumât toute la gloire artistique de son règne. Dès 1541, Lescot commence la façade intérieure de la cour du Louvre appelée façade de THorloge, qui demeure un incomparable modèle du style architectural de la Renaissance ; la salle des Cent-Suisses au Louvre et, sur la place du Châtelet la fontaine des Innocents (1550), furent également construites sur les plans de Pierre Lescot qui avait eu pour collaborateur le grand sculpteur Jean Goujon.
11 ne saurait entrer dans notre esprit de retracer dans cette
rapide revue des artistes de la Renaissance toutes les œuvres
de relui que Ton a nommé le Phidias français. Bornons-nous
ik citer, avec la tribune des cariatides de la salle des Cent-
Suisses et les compositions de la fontaine des Innocents, les
bas-reli^s de Thôtel Carnavalet (ceux de la porte principale
représentent des lions, des victoires et des renommées ; la
frise très riche qui entoure la cour figure des enfants jouant
avec des festons), les bronzes qui décoraient la porte d'entrée
^u château d'Anet, le plafond en bois et les lambris sculptés
^^ la chambre de Diane de Poitiers ; enfin le groupe en marbre
hlanc représentant Diane chasseresse appuyée sur un cerf et
**îcornpagnée de ses chiens.
Le nom d'un autre grand sculpteur français, Germain Pilon, * «^té associé par la postérité à la gloire de Jean Goujon dont " était Tami. Citons seulement ces chefs-d'œuvre d'élégance ^^ cle noblesse : les bas-reliefs représentante Foi, l'Espérance, '^ Charité, les Bonnes-Œuvres qui entourent le mausolée de "<îari II à Saint-Denis ; — le mausolée de Guillaume Langei "** Kellay dans la cathédrale du Mans ; — le mausolée du ^^^bancelier de Birague, et surtout le groupe des Trois-Grâces
exécuté par ordre de Catherine de Médicis, et que Ton peut encore admirer au Louvre.
La peinture française sous François I" et sous Henri II est très en arrière sur la sculpture et sur Tarchitecture. Cependant on peut citer de cette époque deux œuvres capitales dues aux pinceaude Jean Cousin (névers 1500, mort en io90) Je Jugement dernier peint sur toile et VEva prima pnndora peinte sur bois. Le Jugement dernier que Ton peut encore voir au musée du Louvre est considéré comme le premier grand tableau à rhuile exécuté par un Français.
La renaissance artistique, alors dans tout son éclat, ne pouvait manquer dVxercer une influence sur l'industrie. C'est au règne de François I'-' que remonte la première manufacture royale de tapis fondée à Fontainebleau. Quinze maîtres tapissiers payés de dix à quinze livres par mois y travaillent sur des dessins du Primatice.
En même temps la fabrication de la soie que Louis XI s'était efforcé, sans grand succès, de développer à Tours et à Lyon, prend une extension considérable dans cette dernière ville, grâce aux émigrés florentins. Pour accroître la prospérité de l'industrie lyonnaise, un édit du 18 juillet 1540' défendit d'importer en France des étoffes d'or, d'argent et de soie, autrement que par Suse, si elles venaient d'Italie, par Nai*bOnne ou Rayonne si elles venaient d'Espagne : elles devaient être conduites à Lyon et déballées dans cette ville seulement. En 1544, un nouvel édit ordonna la plantation de mûriers, afin d'augmenter la production de la soie grège et de donner ainsi un aliment plus actif aux manufactures nationales. Une fabrique de soie fut également établie à Paris.
L'industrie de la fonderie prit vers cette époque un tel développement, que l'on conçut des craintes pour les bois et les forêts dans lesquels « se faisait grand dégât et population pour fournir et entretenir le grand nombre de forges de fer
1. Isamokht, Recueil des anciennes Lois françaises, t. XII, 687.
situées près lesdites forêts ». Néanmoins, sur la remontrance qui fut faite au roi u du grand trafic et traité dudit fer qui se fait aux étrangers et de Targent qui en demeure en son royaume* », François 1®' consentit à ne prélever qu'un impôt de 20 sous par millier de fer forgé.
Le commerce prend, lui aussi, dans la première moitié du XVI* siècle, un remarquable essor. Pour faciliter aux marchands le crédit, cet instrument indispensable de tout négoce, François I" avait établi dès 1543 une banque à Lyon ; d'autres banques furent bientôt -^réées à Toulouse (1540) et à Rouen (1556.) En même temps, les changeurs dont l'industrie avait jusqu'iilors été libre étaient érigés en officiers publics ■1555), au nombre de vingt-quatre pour Paris, douze pour Rouen, Lyon, Toulouse, six à deux pour les autres villes selon leur importance.
La diversité des monnaies et la difficulté d'évaluer la somme à laquelle elles correspondaient étaient un des obstacles qui s'opposaient le plus au développement des transactions ; on entreprit de supprimer cet obstacle. Un édit du 5 mars 1533 * fixa le cours de toutes ces monnaies par rapport à la monnaie rovale, c'est-à-dire à la livre et au sou tournois. Les écus soleil faits aux coins et armes rovales furent estimés quarante-cinq sous tournois, les écus à la couronne quarante sous six deniers, les écus vieux cinquante et un sous six deniers, les royaux quarante-sept sous trois deniers, les nobles il la rose cent sous, les nobles de Henri quatre livres douze sous, etc. Défense était faite d'exiger de ces monnaies plus haut prix, à peine de confiscation de corps et de biens ; il était également interdit d'exporter ces bonnes monnaies hors du royaume pour les faire convertir en mauvaises et dommageables monnaies comme ducats à la Mirandolc, écus il l'aigle, marabais, niquets, liards de Notre-Dame de Lausanne, etc. Une autre réforme non moins utile fut la sup-