‹ Histoire des corporations de métiersChapitre 94 sur 214 · Henri Martin, t. IX, p · texte numérisé non relu

Henri Martin, t. IX, p

a. En aoiH 1590, le blé se vendit jusqu'à 100 écus le setier et le beurre S écus la livre. La chanibrièro de l'Estoilc lui achète 4 œufs un écu ! On se nourrit d« pain d'avoine, on mange du chien. Pis encore ! les lansquenets font la chasse aux enfants et en mangent trois (L'Estoilk, collection Migiiaud et Poujoulat, t. I, 2- srrie, p. 29).

générosité si politique, à l'amour des humbles qui éclataient chez le Béarnais lui rallièrent peu à peu de nombreux partisans tout d'abord secrets, puis déclarés ^ Son abjuration triompha des dernières défiances, et par un de ces revirements dont l'esprit français est coutumier, le prince, que la veille on n'appelait encore qu'Hérode ou l'Antéchrist, devint l'idole universelle, dont le nom devait être conservé par l'histoire comme celui du plus populaire de nos rois.

Henri IV justifia, d'ailleurs, cette confiance et cet enlkcNisiasme. Une ère nouvelle de paix et d'activité féconde succéda aux luttes religieuses et aux guerres civiles ; une stricte économie rétablit l'ordre dans les finances *. L'agriculture encouragée par la plantation de mûriers et par l'ordonnance qui déclarait les récoltes insaisissables, redevint prospère. Les beaux-arts, sans renouveler les merveilles de la Renaissance, fleurirent cependant de nouveau*.

L'industrie qui, elle aussi, avait eu tant à souffrir de quarante ans de guerres, fut l'objet de la sollicitude ro^'ale. Henri IV avait été frappé des obstacles que suscitaient aux inventeurs les règlements invariables des corporations. 11 créa donc en 1601 un Conseil supérieur de commerce, avec mission de rétablir en France le commerce et la manufacture; véritable commission consultative chargée d'étudier les procédés nouveaux et d'assurer la propagation de tous ceux qui réaliseraient un progrès.

Cette création porta bientôt ses fruits. En trois ans, la commission passa en revue toutes les industries, découvrit h*s causes qui avaient entraîné la décadence de certaines fabrica-

1. Sur cet état d'esprit dus Parisions, l'EstoUo cite cotre autres traits ce propos de la femme d'un csguilletier : « A charge que le Béarnais dftt entrer, je fournirais de bon cœur les cordes pour les pendre (les auxiliaires étrangers de la Ligue). Parole do femme indiscrète, ajoute l'Estolle, duquel le ventre qui n'a point d'oreilles, comme on dit, criait et laquelle était assez commune à Paris. »

2. La dette publique exigible fut réduite de 100,000,000, la dette non exigible do 5,000,000.

3. De cette époque, datent la Galerie d'Apollon au Louvre, l'achèvement do l'Hôtel-d»- Ville, Saint-Étienne-du-Mont.

lions et en signala les remèdes, rechercha et indiqua les amélioralions possibles. L*industrie de la laine et du drap fut relevée, celle de la soie fut créée.

Les conseillers d'Henri IV ne bornèrent pas là leurs efforts. Ils étudièrent les moyens d'acclimater en France les industries de l'étranger. On fit venir d'Espagne le sieur Scipion Rozan qui obtint, outre la naturalisation, le titre d'officier du roi et un logis près l'hôtel de la reine, un privilège de dix ans pour la fabrication du cuir doré, avec permission d'établir des manufactures partout où il voudrait : défenses furent faites à toutes personnes de vendre des marchandises autres que le» siennes. Il s'engageait en échange à fournir la France suffisamment de tapisseries, de cuir doré et frappé, aussi bon que celui d'Espagne, et devait prendre autant d'apprentis français que d'étrangers V La fabrication des tapis de luxe fit également à cette époque de sensibles progrès; en 1601, Henri IV appela de Flandre à Paris une colonie de tapissiers de haute lice qu'il établit au palais des Tournelles; en 1604, le Conseil du commerce fonda au Louvre même une manufacture de tapis de Turquie*. En même temps, un sieur Le Sellier obtient pour vingt ans le monopole de la vente des satins et des damas dont il introduit l'industrie à Troyes.

L'émulation fut générale, et les industriels français et étrangers adressèrent de toutes parts au Conseil qui statuait après enquête, leurs offres de services et leurs demandes de privilèges. Un premier correspondant offre de convertir le fer en acier aussi bon et fin, voire meilleur que celui de Piémont; un second se déclare prêt à importer en France l'art de battre l'or à la façon de Milan ; un troisième propose de rétablir a les

1. Collection des documents inédits. Mélanges historiques par Giiampollio.x- FlUKAC, p. 191.

2. Dc9 maîtres do divem métiers travatUatcnt dans les galeries du Louvre. Ainsi dos lettres patentes du 32 décembre 1608 (Lemimkassk, t. I, p. 106) accordent dc>s lettres do maîtrise à Abraham do la Garde, horloger, Pierre Courtois, orfèvre et valet de chaniliro de la reine, Julien de Fontenay, graveur en pierres prérieusos, Jean Séjourné, sculpteur et fontainier, etc. Il leur est poruii:» à chacun d'engager doux apprentis.

bas de soie en leur première bonté ou qualité ». Ces offres sans doute ne sont pas toutes sérieuses ; plusieurs des industries que Ton cherche à introduire en France ne parviendront d'ailleurs pas à s'y maintenir et à y prospérer. L'impulsion n'en a pas moins été donnée ; un effort considérable a été fait pour ouvrir à l'activité nationale des voies nouvelles, et lorsque un demi-siècle plus tard Colbert entreprendra de conquérir à la France industrielle, commerçante et colonisatrice, la clientèle et le marché du monde entier, il ne fera que reprendre et poursuivre avec plus de hauteur dans les vues et plus d'énergie dans l'exécution l'œuvre conçue et commencée par Henri IV.

Il ne semble pas que ces concessions de privilèges aient à l'origine soulevé de bien vives protestations de la part des corporations. D'une part, en effet, le privilège n'est accordé qu'après enquête et sur des marchandises de luxe dont la fabrication a été apportée en F'rance ou tout au moins notablement perfectionnée par le bénéficiaire du monopole ; d'autre part, le privilège lui-même n'est concédé que pour un temps, et à son expiration la vente de ces objets doit être libre. Et rependant cette institution des privilèges était au fond l'échec le plus sérieux qu'eût encore subi le monopole économique des corporations dont elle préparait la déchéance. C'est au sein de la corporation elle-même, à l'ombre de ses statuts réformés et élargis, que l'esprit industriel entreprenant et novateur eût dû trouver asile et chercher le progrès. En immobilisant ses règlements, en laissant le flot des idées nouvelles la déborder et une conception supérieure de l'industrie se réaliser en dehors d'elle, la corporation du XVII* siècle abdiquait sa suprématie professionnelle et s'exposait à perdre son véritable caractère pour ne plus apparaître bientôt que sous l'aspect d'une institution inutile, impopulaire et surannée.

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