ORIGINES JUSQU'EN
Dans les quatre premiers livres de cet ouvrage, nous avons étudié la corporation sous son aspect le plus général, et telle qu'elle nous est apparue dans la seule ville de France, où les traditions locales n*ont pu altérer son caractère. Mais, après avoir retracé le tableau de la corporation-type, de celle qui est née et a grandi à Paris sous la tutelle directe de la royauté, il nous reste à jeter un coup d'œil d'ensemble sur les corporations des provinces, dont chacune a son histoire et sa physionomie propres. Nous passerons donc une rapide revue de ces associations et nous les suivrons depuis leurs origines si complexes et parfois si obscures, jusqu'à l'époque où, sous l'action toute-puissante du pouvoir royal, elles perdent peu à peu leur originalité et leur autonomie pour se rapprocher de plus en plus du type uniforme de la corporation d'Etat créé par les ordonnances de 1581 et 1597, et imposé définitivement au cours du XVII' siècle à toutes les communautés d'arts et métiers de France.
Nous arrêterons donc à 1610 celte étude des corporations de province. Nous nous réservons d'ailleurs de noter au courant de cet ouvrage les particularités intéressantes et les faits dignes de remarque dont ces associations pourraient nous offrir encore la révélation aux XVIl*' et XVIII® siècles.
1^ Section. — CSorporations du Midi
i^ LEUR HISTOIRE JUSQU'eN 1328
Les corporations de Provence. — Les corporations provençales se rattachent, sans aucun doute possible, aux collegia opificum de Tépoque romaine et leur histoire est mieux, connue que celle des corporations d'aucune autre contrée. A Montpellier, par exemple, l'organisation corporative est trèsancienne. Dès le début du XIII*' siècle, on trouve les artisans* des métiers répartis en sept échelles qui concourent à Télec— tion des consuls. Ces échelles, dont rétablissement remontait à une époque indéterminée, étaient désignées chacune sous le^ nom d'un des jours de la semaine. Celle du dimanche com— prenait les bouchers, poissonniers, barbiers, peintres, logeursde pèlerins, teinturiers ; celle du lundi, les pelletiers, ceinturiers, tuiliers, tonneliers ; celle du mardi, les laboureurs,, tanneurs, chapeliers, appréteurs de vair; celle du mercredi,. les forgerons, sabotiers, cordonniers ; celle du jeudi, les banquiers, poivriers, doreurs, épiciers, droguistes ; celle du ven» dredi, les drapiers et marchands de laine ; celle du samedi,. les charpentiers, tisserands, meuniers, taverniers.
Le i" mars, les chefs des divers corps de métier se réunissaient à rhôtel de ville et nommaient cinq prud'hommes par échelle. Le sort désignait ensuite sept des trente-cinq membres ainsi élus, qui s'adjoignaient les douze consuls sortants pour choisir soixante citoyens capables de remplir les fonctions consulaires ; les noms de ces soixante candidats étaient inscritssur des bulletins déposés dans une urne, et un tirage au. sort désignait enfin les magistrats municipaux ^ A partir de- 1252, les métiers se partagèrent ces sièges de consuls.
Une organisation analogue fonctionnait à Nimes dès 1272. Les métiers nîmois sont divisés en neuf échelles, d'après la.
1. M. Gbrmain, Histoire de ta commune de Montpettier, 1861, t. I, p. 16S.
nature du trafic *. Mais, tandis qu'à Montpellier la constitution municipale est toute déniocralique et industrielle, à Nîmes, c'est la classe aristocratique et bourgeoise qui domine. Jusqu'en 1272, son autorité est même absolue : sur huit consuls, quatre sont pris parmi les chevaliers du quartier noble des Arènes, quatre parmi les bourgeois. Mais en cette année 1272, Nîmes ayant été réunie à la couronne de France, les artisans firent valoir leurs droits ; ils obtinrent d*élire un consul sur huit et neuf conseillers de ville sur vingt-sept. En 1283, on alla plus loin, et on leur attribua le choix de deux consuls et de douze conseillers.
Les métiers d'Arles étaient dirigés par des chefs dont le conseil, appelé Collegium capitum mysteriorum, était investi d'une haute juridiction sur les corps d'état. Pendant longtemps, les artisans d'Arles avaient dû plier sous l'autorité féodale; mais ici comme à Nîmes, un vieil esprit d'indépendance les poussait à revendiquer leurs franchises municipales. L'occasion se présenta enfin. Après la mort du comte Raimond Déranger, survenue en 1245, l'archevêque, aux prises avec la noblesse et la bourgeoisie de la ville, chercha à se faire des alliés parmi les artisans. Il les groupa en communautés, et ils formèrent dès lors une des deux classes du conseil général.
A Marseille, les métiers étaient peut-être plus puissants que partout ailleurs. Cent chefs de métier étaient élus tous les ans, du 24 au 30 juin, par leurs pairs, parmi ceux des maîtres qui possédaient 50 livres royales et justifiaient d'un domicile de trois ans. Ces cent chefs de métier avaient la direction des affaires corporatives, la police des rues et des établissements publics'; de plus, ils déléguaient chaque semaine six d'entre
1. Los changeurs, apothicaires, épiciers composaient la première; les drapiers, Itngers, tailleurs, pelletiers la seconde. {Études snr te consulat et les institutions municipcUes de Nîmes, par M. dr la Farkllb, 1841, p. 14 à 31.)
2. Statuta Massilise^ lib. I, cap. x. Sur ces statuts et sur Vhistoire municipale de Marseille, cf. l'ouvrage de MM. Mkry et Guindom, intitulé : Histoire analytique et chronologique des actes et délibérations du corps et du conseil de la municipalité de Marseille depuis le X* siècle jusqu'à nos jours^ Aix, 8 vol. dont les six premiers ont été publiés de 1842 à 1847.
eux pour administrer les affaires de la ville ; c'était une sorte de commission executive chargée de gouverner Marseille. Cette commission s'adjoignait, outre les trois syndics et les trois clavaires de la ville, soixante et onze citoyens pris parmi les bourgeois et les commerçants notables ; c'était là le conseil général de la ville investi du pouvoir législatif, comme la commission des six chefs de métier était chargée du pouvoir exécutif. Enfin, le podestat, magistrat suprême de Marseille aux fonctions surtout honorifiques et les autres magistrats (vîguier, juges, syndics, etc.) étaient élus par un collège électoral où dominaient les chefs de métier.
A Carcassonne, les métiers étaient très anciens ; mais les guerres qui désolaient le pays et l'incendie de la ville par les Anglais avaient interrompu la tradition coi*porative qui fut renouée dans la seconde moitié du XI V** siècle*.
Les corporations du Midi jouissaient donc de privilèges spéciaux et prenaient une part active à l'administration de la cité. Il nous reste à étudier leur organisation et l'économie de leurs règlements. C'est encore à Montpellier que l'on trouve les renseignements les plus certains sur ces institutions. Le Petit Thalamus, registre des constitutions municipales de la ville, fournit des renseignements intéressants à ce sujet.
Le régime corporatif de Montpellier peut se résumer ainsi : A la tête de chaque métier on trouve un ou plusieurs consuls ; chez les banquiers ou changeurs il y en a cinq. Ces consuls, secondés par des gardes ou prud'hommes, administraient les affaires communes sous la surveillance des consuls de la ville. Us étaient élus chaque année par leurs confrères et rendaient leurs comptes à leur sortie de charge.
Comme à Paris, il fallait acquitter certains droits pour entrer dans le métier. Chez les barbiers, le nouvel artisan, s'il n'était fils, frère, neveu ou cousin-germain de barbier, payait dix sous à la confrérie (statuts de 1252); chez les fabricants de
1. Ordonnances des rois de France, II, 114, statuts des pareurs de mars 1335, et VIII, 399, statuts des barbiers confirmés on décembre 1400.
te& HISTOIRE DES CORPORATIONS DE METIERS
chandelle de suif tout patron qui embauche un apprenti paie la même taxe ; l'apprenti doitjurer de bien se conformer aux règlements (statuts de 1295). On rencontre des clauses analogues dans les statuts des cordonniers, despeigniers, des jupiers, etc.
La réception à la maîtrise est entourée de formalités diverses. Pour être admis chirurgien barbier, il faut être présenté par les consuls du métier à chacun desquels on paie un sou tournois, puis subir un examen et payer encore diverses taxes.
Une clause remarquable est celle du statut des tailleurs (2 juin 1323) par laquelle est mis en quarantaine Tatelier de tout maître qui a frustré un ouvrier d'une partie de son salaire. Si le maître refuse de payer sa dette, il est interdit à tout artisan de travailler pour son compte ^ .
Les institutions d'assistance et de bienfaisance avaient déjà pris à Montpellier un grand développement dès le XII 1* siècle. « Chaque corporation avait deux centres ordinaires consistant en une chapelle et un bureau. Dans la chapelle avaient lieu les cérémonies et les prières communes; dans le bureau se discutaient les intérêts communs et se distribuaient les secours aux membres nécessiteux^. » Les c/mrû^s ou confréries avaient pour ressources les taxes perçues lors de l'entrée en apprentissage ou à la réception et diverses cotisations. Elles secouraient les pauvres du métier et faisaient célébrer des messes pour les morts. Les confrères devaient assister aux funérailles <le tout membre décédé ainsi qu'à celles de leurs père, mère, femme et enfants pubères. Ce jour-là tout travail était suspendu dans les ateliers jusqu'à l'inhumation'.
Les statuts proprement dits des métiers de Marseille sont d'une époque relativement récente puisque le plus ancien est •celui des cotonniers, tisserands de toile, tapissiers (1322) *.
1. Nisi hoc faecrct quod ab inde in anteà aliquis opcrariuft ctim illo operari non dcbeat doncc satisfcccrit prœdicto opcrario. Gkrmain, op. cit.^ t. III, p. 477, — «t Ordonnances des rois de France, II, 468.