LES CORPORATIONS DE PROVENCE DU XIV* AU XVII* SIECLE
Il parait étrange que, contrairement à la loi ordinaire de rhistoire, les sources d'informations et les documents relativement abondants lorsque Ton étudie les corporations provençales au XIII* siècle, se raréfient et fassent même souvent défaut à qui veut poursuivre Tétude de ces associations à travers les siècles suivants. Telle est pourtant Tincontestable vérité des faits, ainsi que le constate M. Germain, Tauteur de l'Histoire la plus complète et la plus documentée de la commune de Montpellier et des institutions municipales de celte ville, alors Tune des plus importantes de tout le Midi.
Il est avéré cependant qu'aux XIV* et XV* siècles les métiers de Provence conservèrent l'organisation que nous avons décrite, ainsi que le prouve pour Montpellier le Registre des sen/iors, consuls et curials, ou liste des consuls de métiers et des soixante éligibles aux fonctions consulaires de 1353 à 1393 et de 1412 à 1422 qui est pan-enu jusqu'à nous ; les règlements professionnels se multipliaient en même temps. Les orfèvres de Montpellier reçurent, en 1355, des statuts les soumettant au double contrcMe de leurs gardes et des consuls ; des statuts furent donnés en 1400 aux boulangers de Montpellier, en 1453, aux tailleurs d'Aix.
Mais si les métiers subsistent, si même leur nombre semble tout d'abord s'accroître, leur puissance se heurte bientôt à un redoutable adversaire : la royauté dont l'autorité s'étend et s'affermit de plus en plus dans ces contrées. A Montpellier, la domination aragonaise fait place, en 1349, à la souveraineté beaucoup plus effective du roi de France, qui restreint ou supprime tour à tour les privilèges locaux. Les populations se désintéressent des affaires publiques ; en 1410, il faut nommer une commission prise dans les échelles pour aviser aux
moyens de ranimer le zèle des électeurs qui s'abstiennent en masse ; en 1483, le conseil de ville élu est supprimé et remplacé par un conseil de vingt quatre membres à la nomination du roi.
Cette disparition des libertés communales entraîna la décadence des corporations libres. Les liens corporatifs se relâchèrent. La maîtrise n'avait jamais été indispensable pour exercer une profession, mais en fait, au XII P siècle, la grande majorité des artisans était groupée en corporations. Au XV* siècle, au contraire, les artisans négligent de plus en plus de se faire inscrire sur les registres du métier. L'exemple le plus frappant de cette évolution se trouve dans une délibération du corps de ville de Nîmes, en 1G31, d'où il appert qu'à cette date, et malgré les ordonnances de 1581 et 1597, toute trace d'organisation corporative avait disparu dans cette cité^ Cette disparition des corporations ntmoises est sans doute un fait exceptionnel. Mais si les métiers subsistèrent dans les autres villes de Provence, leur caractère se modifia, et d'associations libres, autonomes, ces associations devinrent des corporations d'Etat soumises à l'action directe de la royauté, des jurandes. Au XVI* siècle, Montpellier une des premières devint ville jurée ; les tailleurs d'Aix adressent au roi, dès 1583, une requête dans le même but, exposant que des particuliers sans savoir ni expérience lèvent boutique, de façon que le métier de tailleur est grandement vilipendé ; la même année, les tailleurs de Marseille font la même demande. Dès cette époque, les corporations du Midi ont perdu leur vie propre et leur caractère original ; leur histoire se confond avec celle de toutes les corporations de France.
i. Dk la Farkllr, Etude sur le consulat et les institutions municipales de yfmes, p. 335.
2® Section. — Les Corporations du Sud-Ouest
1° LES CORPORATIONS d'aQUITAINE DEPUIS LEURS ORIGINES
jusqu'en 1328.
A l'inverse des corporations de Provence qui semblent se rattacher sans interruption aux collèges romains, les coi-porations d'Aquitaine, celles de Toulouse tout au moins, ne paraissent dater que du XIII* siècle. Non seulement les plus anciens statuts des métiers toulousains ne remontent pas au delà de 1270 (cordiers), mais, ainsi que le dit M. du Bourg \ <c il est facile de constater par la lecture de ces documents que j> c'était là une institution qui prenait alors naissance et s'imj> plantait pour la première fois dans le sol de la cité. Nous » pouvons donc en conclure que dans la période antérieure à » 1272, bien que le besoin de protection et d'aide réciproque, ^) eût déjà amené les mêmes ouvriers à établir leurs demeures » et leurs ateliers dans un quartier spécial, les arts et métiers » de Toulouse n'avaient pas encore constitué leurs groupe- » ments professionnels. »
Les métiers d'Aquitaine diffèrent encore de ceux de Provence par l'étroite dépendance dans laquelle ils sont tenus par l'autorité municipale. A Toulouse, ce sont les magistrats municipaux ou capitouls qui non seulement donnent des statuts aux métiers, mais qui nomment les baylcs ou chefs de métier. « Chaque année, dit le statut des tisserands de drap (avril 1279), les capitouls nouvellement élus auront à choisir six hommes honnêtes et compétents qui pendant toute l'année seront gardes, bayles et recteurs du métier. » Les cordiers furent longtemps le seul métier dans lequel la nomination des bayles ne fut pas réservée aux capitouls ; ils étaient désignés par leurs prédécesseurs*.
Les bayles étaient chargés de surveiller l'exécution des
1*. Du BoL'RO, Des Corporations ouvrières- de la ville de Toulouse du Xlll* au XV* siècle, 1884, p. 2.