CHAPITRE V
ainsi dire patriarcale, à une constitution entièrement démocratique.
Les barons étaient en guerre continuelle avec les habitants des villages, qu'ils opprimaient, et se disputaient entre eux les lambeaux du pouvoir, ils furent vaincus, au commencement du onzième siècle, par le seigneur de Cinarca, qui songea alors à s'ériger en tyran de l'ile. Quelque rares que soient les documents sur l'histoire de cette époque, ils nous permettent cependant de conjecturer que les populations de l'intérieur opposèrent aux barons une très vive résistance. Sur le point de succomber sous les coups de Cinarca, elles convoquèrent une assemblée à Morosaglia, le premier parlement populaire dont l'histoire de la Corse fasse mention. On choisit pour chef un homme valeureux, Sambucuccio d'Alando, et avec lui commence une longue série de héros corses, aussi grands par leur amour pour la liberté que par leur énergie et leur courage indomptable.
Sambucuccio battit le seigneur de Cinarca, et le rejeta dans son fief. Pour assurer les fruits de sa victoire, il forma une ligue, une confédération semblable à celle que le peuple des montagnes suisses forma, mais beaucoup plus tard, en de pareilles circonstances. Tout le pays compris entre Aleria, Galvi et Brando se réunit en une libre commune et prit le nom de Terra cli Comune, nom qui lui est resté jusqu'à ces derniers temps.
L'organisation de cette commune était simple, tout à fait démocratique; elle est basée sur la configuration naturelle des pays, dont les vallées sont séparées entre elles par les montagnes comme les cellules d'une ruche. Tous les hameaux réunis dans une vallée formaient une paroisse, qu'on appelle encore du nom italien de pieve (plehs). Chaque piève comprenait ainsi un certain nombre de communes ou de hameaux (pacsi). La commune choisissait, dans une assemblée populaire tenue sur la place de l'église, un chef ou podestà, et deux ou plusieurs Pères de
la commune (Padri ciel comune). Les élections se "faisaient probablement pour un an, comme cela fut de règle plus tard. Les Pères de la Commune devaient veiller, avec un soin pateryiel, au bonheur de la commune, chercher à étabUr la paix et la concorde et à protéger les faibles. Ils se réunissaient pour nommer un Caporale, magistrat qui semble avoir eu les mêmes attributions que l'ancien tribun du peuple, et qui était spécialement destiné à défendre les droits du peuple en toutes circonstances. De leur côté, les podestà s'assemblaient pour élire les Dodici (les Douze), qui formaient le conseil législatif suprême de la confédération. Quelque obscurs et incomplets qne soient dans les ouvrages du temps ces détails sur Sambucuccio et ses institutions, il en résulte cependant d'une manière certaine que, déjà à une époque si reculée, les Corses parvinrent, avec leurs seuls moyens, à créer une république démocratique. Une fois confiés à la nation, ces germes ne devaient plus périr ; se développant au milieu de toutes les tourmentes, ils ennoblirent la force grossière d'un peuple ardent, et maintinrent toujours en lui un héroïsme et un amour de la patrie sans exemple. Grâce à eux, dans un temps où les grands peuples civilisés du continent étaient rivés à des gouvernements despotiques, avant l'affranchissement de l'Amérique, avant l'aurore de la Révolution Française, la Corse a pu produire la constitution de Pascal Paoli ! L'ile n'avait point d'esclaves, point de serfs ; chaque Corse était libre et participait à la vie pubhque par le gouvernement direct de sa commune et par les assemblées générales, — ce qui forme, avec le sentiment de la justice et l'amour de la patrie, le fonds de la liberté politique. Ainsi que Diodore l'a dit à leur louange, les Corses possédaient ce sentiment de la justice ; mais les troubles dont leur ile fut le théâtre et la domination étrangère, à laquelle leur position et leur petit nombre les empêchaient de se soustraire, arrêtèrent chez eux tout progrès.
CHAPITRK VI