CHAPITRE VII
le lieu où la liberté corse fut assassinée par les Génois, je veux dire les Français ! » On comprendra toute la portée de cette expression en se rappelant que pour un Corse le mot Génois est synonyme de mortel ennemi. Une autre fois je demandai à un Corse instruit s'il était Italien, ce Oui, me répondit-il, puisque je suis Corse. » Je le compris parfaitement, et lui tendis la main. Ce sont là des faits isolés, accidentels ; mais souvent une vive parole sortie de la bouche du peuple jette un grand jour sur ses tendances secrètes et nous montre la vérité que ne sauraient dire les écrivains officiels (i).
J'ai entendu plusieurs fois et partout répéter dans l'île : « Nous autres Corses, nous voudrions bien appartenir à l'Italie, car nous sommes certainement Italiens, si l'Italie était une et forte. Mais tant que l'Italie restera ce qu'elle est, nous serons avec la France. Abandonnés à nous-mêmes, nous aurions trop peu de ressources ; il nous faut un peuple riche qui nous soutienne de sa puissance, y)
Le gouvernement fait ici de grands efforts pour remplacer l'italien par "le français. Tous les Corses instruits parlent maintenant le français, et ils le parlent bien, dit-on. C'est en général la mode, l'ambition, la nécessité qui les porte à l'apprendre. J'ai eu aussi le regret d'en rencontrer quelquesuns, c'étaient toujours des jeunes gens, qui le parlaient entre eux, évidemment par vanité, et je n'ai pu m'empêcher de leur témoigner ma surprise de ce qu'ils sacrifiaient si légèrement leur bel idiome national. La langue française est assez répandue dans les villes, et pourtant les hommes du peuple n'y parlent qu'italien, même quand ils ont appris le
(1) Si l'auteur visilait maintenant la Corse, il ne lui serait plus possible de mettre en cloute les sentiments français de tout le pays.
français à l'école ou par la pratique. La nouvelle langue n'a point du tout pénétré dans l'intérieur, au fond des montagnes ; là se sont aussi conservées intactes les anciennes mœurs, l'innocence et la simplicité primitives, la générosité du cœur, le sentiment de la justice, l'amour de la liberté. Ce serait un malheur pour le noble peuple corse, s'il venait à échanger un jour les rudes et grandes vertus de ses ancêtres contre les raffinements de la société parisienne. L'héroïque histoire des Corses a jailli tout entière du sentiment de la famille, dans ses droits primordiaux, inviolables et sacrés ; et la libre constitution qu'ils se sont donnée au cours des siècles et qui a trouvé sa formule définitive sous le gouvernement de Paoli, n'est elle-même qu'une large expression de ce sentiment. Toutes les vertus des Corses en proviennent, aussi bien que leurs défauts, comme la vendetta, par exemple, cette tache au tableau de leur société.
Nous frémissons d'effroi à l'aspect du terrible vengeur qui descend des montagnes et va immoler l'un après l'autre tous les membres d'une famille ennemie ; mais à cause de l'énergie, de la générosité, du sentiment de la justice et du patriotisme même qu'il déploie, ce vampire sanguinaire est un véritable héros, si on le compare au tartufe anémique rôdant sans cesse au milieu de notre grande civilisation pour sucer furtivement l'âme de son prochain,