‹ Histoire des CorsesChapitre 124 sur 408 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

l'esprit de vengeance, sans y parvenir, passerait ici pour le plus misérable sujet. Nulle part peut-être le sang, la vie de l'homme n"a moins de valeur que dans cette île. Le Corse est toujours prêt à tuer, mais il est aussi toujours prêt à mourir.

Celui qui hésite à se venger, à qui peut-être un sens plus doux ou un peu de philosophie a donné quelque chose du caractère d'Hamlet, est l'objet des murmures de ses parents et des insultes des étrangers qui lui reprochent hautement sa faiblesse. C'est ce qu'on appelle rimbeccare, c'est-à-dire accuser quelqu'un d'avoir supporté une injure sans la venger. Le riiuhccco était puni par les anciens Statuts génois, comme une excitation au meurtre.

Voici ce qu'on lit au XIXe Chap. de ces Statuts :

« De ceux qui se rendent coupables de reproche ou rimbecco.

(L Celui qui adressera directement un reproche ou rimbecco à un autre de ce que celui-ci n'a pas vengé la mort de son père, de son frère ou de l'un de ses parents, ou bien de ce qu'il n'a pas tiré vengeance des injures et des insultes à lui faites, sera puni, chaque fois, d'une amende de 25 à 50 livres, au gré des autorités et suivant la qualité des personnes et d'autres circonstances ; et au cas où il ne voudra ou ne pourra pas payer l'amende dans les huit jours, il sera banni de nie pour un an, ou bien on lui donnera une fois la corde, au gré du juge. »

En 1581 la loi devint encore plus sévère : on perçait la langue, en public, à l'auteur du rimbecco. Ce sont en général les femmes qui poussent les hommes à la vendetta : elles entonnent leur chant de vengeance sur le corps de la victime, dont elles montrent la chemise sanglante. Parfois même la mère attache aux vêtements de son fils un lambeau de cette chemise, pour lui rappeler sans cesse qu'il a un père à venger.

Les Corses avaient autrefois la chevaleresque habitude de dénoncer d'avance la vendetta en déclarant jusqu'à quel degré de parenté elle devait s'étendre. Cet usage a disparu. La vendetta croise naturellement ses fds entre tous les membres des diverses familles unies par les liens du sang, qui se regardent comme solidaires ; cette vengeance croisée s'appelle en Corse vendetta transversale. On doit y rattacher, comme une conséquence naturelle, la guerre de famille à famille, qui est encore aujourd'hui le fléau de ce malheureux pays. Les familles qui sont en vendetta entraînent dans leur inimitié tous leurs parents et même leurs amis, et en Corse, comme chez tous les peuples pareillement constitués, les liens de race sont très solides. C'est ainsi que dans le môme village ou de commune à commune, de vallée à vallée surgissent des guerres intestines qui durent des années et coûtent beaucoup de sang. Des raisons de vendetta, des offenses légères, des accidents fortuits en fournissent l'occasion, et, avec le caractère emporté des Corses, la moindre querelle peut devenir sanglante, puisqu'ils sont tous armés. La guerre s'étend môme aux enfants : on connaît des exemples de petits garçons, appartenant à des familles ennemies entre elles, qui se sont tués les uns les autres à coups de fusil ou de poignard.

Il existe en Corse certains rapports de clientèle, restes de l'ancienne féodalité, et ce patronage s'est surtout maintenu dans le delà des monts, où les descendants des anciens seigneurs habitent encore les mêmes lieux que leurs ancêtres. Ils n'ont plus de vassaux, mais des espèces d'hommes-liges, des amis, des obligés, des séides volontaires qui se réunissent naturellement pour constituer le parti de la famille ; les Corses appellent ces protecteurs patrocinatori ou geniali. Ainsi que dans les villes italiennes au moyen-âge, il existe de nos jours en Corse des villages déchirés par les guerres

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