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CHAPITRE IX

intestines, dernier reste, si l'on veut, des luttes des seigneurs. Cette île de granit conserve obstinément les traditions anciennes, et son histoire (une guerre civile continuelle, écrasante, provoquée par l'ambition et l'arrogance guerrière des seigneurs) lui a donné un esprit de parti qui persiste encore.

En Corse le mot inimitié a toute sa terrible signification. Là un ennemi, c'est un ennemi mortel ; celui qui vit en état d'inimitié est prêt à répandre le sang de son adversaire et à le payer lui-même de son propre sang. Nous aussi, nous avons emprunté à la société primitive le mot de mortel ennemi ; mais il exprime pour nous quelque chose d'abstrait. Nos ennemis mortels n'en veulent pas à notre vie : ils nous font du mal à la sourdine, ils nous calomnient et nous nuisent de toutes les manières, toujours sans se montrer ; souvent même nous ne les connaissons pas. Chez les peuples civilisés, les inimitiés ont, en général, quelque chose de vulgaire. Aussi, un noble cœur ne peut plus, dans notre société, avoir de la haine pour quelqu'un ; il ne saurait avoir que du mépris. Mais en Corse les ennemis mortels se font une guerre à outrance ; ils ont juré tout haut, publiquement, de se venger jusqu'à la mort, et partout où ils se rencontrent, ils se tuent à coups de stylet ou de fusil. Quelque barbare que soit un pareil état social, il y a là une énergie sauvage et terrible qui impose ; car le vengeur corse est souvent un véritable personnage tragique, poussé au meurtre par une coutume sacrée, comme par la force du destin. En Corse, même un homme de noble caractère peut devenir un Caïn : le bandit qui s'en va là-bas errant sur les montagnes ne porte souvent que la malédiction de cette féroce coutume, et il pourrait posséder telles vertus qui, dans la vie civile, l'honoreraient et le distingueraient parmi ses concitoyens.

Une passion unique, puisée à une noble source — la vengeance et rien que la vengeance ! — s'empare du cœur de

l'homme avec une puissance merveilleuse, irrésistible. La vengeance ! voilà la divinité qui préside au destin des pauvres Corses, qui ourdit la trame de leurs jours. C'est ainsi que par une passion unique l'homme devient ici le plus terrible des démons, plus implacable que l'ange exterminateur, car il ne se contente pas du premier-né. Mais quelques ombres que cette passion répande sur la figure humaine, elle produit aussi des contrastes lumineux. A côté des ennemis implacables il y a aussi des ,amis dévoués. Si la vengeance déchire ici le cœur de l'homme avec ses féroces désirs, l'amour du prochain y élève l'âme vers les résolutions sublimes. On y voit une abnégation héroïque, une douceur de pardon vraiment divine et le précepte du Christ : aime ton ennemi ! ne se trouve nulle part appliqué avec un sentiment plus chrétien que dans le pays de la vendetta.

Souvent des médiateurs, appelés parolanti, s'interposent entre des ennemis et c'est dans leurs mains que les adversaires jurent la paix. Ce serment est aussi sacré que la religion même : le violer, c'est s'avilir, se condamner devant Dieu et devant les hommes. On le viole rarement ; mais pourtant on le viole, car le démon a établi sa demeure dans le cœur de l'homme.

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