VIE DU BANDIT
Bien ! voilà une marque certaine de son passage. Suis toujours l'indice muet qui te guide. Oui, comme le chien qui court sur la piste du faori blessé, c'est aux gouttes de sang que nous reconnaissons les traces de l'homicide.
{Les Euménides d'Eschyle)
Par quelles circonstances un Corse peut-il être amené à quitter brusquement sa paisible vie de famille pour aller habiter les sauvages montagnes, à devenir un ennemi de la société, mis au ban de la loi, en un mot un bandit? Ce fait anormal trouve dans la vendetta son explication.
Le bandit corse ne ressemble pas au voleur, ou au brigand italien : c'est, comme son nom l'indique, un proscrit. Dans les anciens Statuts on appelle handili tous ceux qui se sont soustraits au bras de la justice ; ils étaient déclarés hors la loi, et chacun pouvait les tuer. L'idée de banni s'est ensuite naturellement étendue à tous les hommes vivant en dehors de la loi.
L'isolement, le manque de ressources, enfin l'amour de leur terre natale empêchent souvent les bandits corses de s'éloigner de leur pays. Autrefois ils se sauvaient en Grèce, où ils devenaient de vaillants soldats ; de nos jours un grand
nombre se réfugient en Italie, presque tous en Sardaigne. Il n'est nulle part aussi facile qu'en Corse d'échapper à la justice : à peine, en effet, le sang est-il répandu, que le meurtrier se jette dans les montagnes, partout fort rapprochées, et va se cacher dans l'impénétrable makis. Dès ce moment il prend le nom de bandit. Ses parents et amis connaissent sa retraite ; ils le pourvoient du nécessaire, et plus d'une fois ils l'accueillent en secret, la nuit, dans leur maison. En cas de nécessité, le bandit est toujours sûr de trouver des vivres auprès des chevriers.
Les principaux lieux de refuge des bandits se trouvent entre Tox et la montagne de Sant'Appiano, dans les sauvages régions du Monte Cinto et du Rotondo, au milieu des contrées impraticables du Niolo. Là, des forêts vierges, que la hache n'a jamais profanées, et des bouquets touffus de chênes nains, d'arbousiers, de myrtes et de bruyères couvrent les versants des montagnes ; de sombres ravins où roulent avec fracas d'impétueux torrents et où va se perdre tout sentier, des cavernes et des grottes et des débris confus de roches dispersées offrent au fugitif une sûre retraite. C'est là qu'en compagnie des aigles, des renards et des mouflons le bandit mène sa vie désolée, plus romanesque que celle des habitants des sauvages solitudes de l'Amérique. La justice suit son cours et le condamne par contumace. Mais le bandit s'en moque en disant : J'ai reçu le sonetto, expression assez étrange pour désigner la condamnation. Les sbires se mettent sur la piste du meurtrier, et les vengeurs ne sont pas moins ardents à la poursuite. Le bandit fuit, fuit toujours : c'est le juif-errant de ces montagnes désertes. Il se livre entre lui et les gendarmes des combats héroïques, terribles ; le sang coule à flots, et ce n'est pas seulement le sang des sbires, car le bandit est aussi un vengeur. S'il mène cette vie misérable, c'est qu'il est surtout soutenu par l'idée de la