‹ Histoire des CorsesChapitre 127 sur 408 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

vendetta : il a juré la mort de tous les parents de son ennemi. Il erre ainsi au milieu des sauvages montagnes, sans cesse hanté par les pensées de la mort et les horribles visions de l'échaimid, et l'on se figure quelles monstrueuses proportions doit prendre dans son cœur le sentiment de la vengeance. Parfois il descend de la montagne pour immoler son ennemi ; après avoir accompli son œuvre de sang, il disparaît de nouveau; Souvent même il se pose en Charles Moor en face de la société. On se souvient toujours en Corse du bandit Capracinta, de Prunelli. Son père avait été condamné au bagne injustement ; Capracinta se jeta dans le makis avec quelquesuns de ses proches, et de temps en temps ces vengeurs descendaient des montagnes pour poignarder et fusiller des ennemis personnels, des gendarmes ou des espions. Ils arrêtèrent môme un jour le bourreau, auquel ils infligèrent le supplice qu'il faisait subir aux autres.

Il est facile de prévoir que le bandit consentira parfois ïi se faire l'instrument de certaines personnes et à mettre au service de leur vengeance son poignard ou son mousquet. Dans une île étroite, où les familles ont, en outre, des ramifications fort nombreuses, la puissance des bandits doit naturellement s'accroître d'une manière redoutable. Ils deviennent les sanglants fléaux du pays. Le champ reste en friche, la vigne abandonnée ; car qui oserait aller travailler sa terre quand un Massoni ou un Serafino s'y oppose ? Il y en a qui, avant d'être bandits, jouissaient de beaucoup de considération auprès de leurs concitoyens, et prenaient une part active à la vie publique. Confinés en des lieux déserts, ces hommes ne renoncent pas volontiers à leur ancienne influence : au fond de leurs cavernes, ils continuent, dit-on, à lire les journaux, qu'ils savent toujours se procurer ; ils pèsent lourdement sur les élections communales et môme sur le choix des conseillers généraux, et il n'est pas rare de

les voir menacer les juges et les témoins, sur lesquels ils se vengent parfois d'une manière sanglante. Tout cela joint à la trop grande indulgence des jurés corses, a amené plusieurs personnes à désirer dans ce département la suppression du jury. Il ne faut pas nier que la crainte des bandits ne puisse exercer ici quelque influence sur les verdicts ; mais en reprochant aux jurés corses une indulgence excessive, on est souvent injuste à leur égard. Il faut, en effet, considérer le banditisme et ses causes au point de vue de la société de l'île, telle qu'elle se trouve maintenant constituée.

J'ai assisté à Bastia à une séance du jury, une heure après l'exécution de Braccimozzo et devant la place même où elle venait d'avoir lieu. On voyait bien que les jurés et le public étaient encore sous le coup de cette scène sanglante ; mais la figure du jeune prévenu ne trahissait aucune émotion. Il avait tué un homme. Son visage était terne, insensible ; il avait un crâne de nègre (on aurait bien pu en faire une enclume). Ni l'exécution récente, ni la solennité de la séance ne produisaient d'effet sur ce jeune homme : il ne montrait pas le moindre signe de crainte ou d'hésitation, répondant avec le plus grand sang-froid à toutes les questions et s'exprimant en termes brefs et précis sur les circonstances de son homicide. Je ne sais à combien d'années de prison il a été condamné.

Bien que les bandits corses ne se déshonorent jamais par des actes de brigandage vulgaire, ils ne regardent pas toujours comme indigne de leurs sentiments chevaleresques d'employer la violence pour se procurer de l'argent. Ils lèvent parfois des impôts, taxent des particuliers, souvent même des villages et des communes, et ils exigent avec rigueur le paiement de ce tribut. Ce sont les rois du makis : en cette qualité, ils décrètent les impôts, et l'on dit que les contribuables leur paient les taxes beaucoup plus vite et avec plus

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