CHAPITRE X
d'exactitude que celles qu'ils doivent au gouvernement. Le bandit envoie, par exemple, une feuille de contributions à quelque riche particulier, en le sommant de déposer pour lui tant de milliers de francs sur un point déterminé, « faute de quoi, le contribuable récalcitrant verra sa maison et son champ dévastés. » La formule de menace débute ordinairement par ces mots : Si prepari (qu'il s'apprête). Il arrive aussi parfois que le bandit séquestre les gens dont il veut exiger une rançon. Avec l'argent ainsi extorqué il enrichit ses parents et ses amis et obtient pour lui-môme plus d'une faveur. Mais la richesse peut à peine contribuer à soulager un peu son existence : eùt-il des tas d'or, qu'il n'en serait pas moins obligé de mener une vie errante et misérable.
Beaucoup de bandits ont vécu ainsi quinze ou vingt ans : resserrés comme ils l'étaienL dans leurs montagnes, ils ont pu pendant un si long intervalle soutenir la lutte contre la force armée jusqu'au jour où ils ont enfin succombé sous le nombre. Ils ne sont pas réunis par bandes, le pays ne leur iburnissant pas assez de ressources et le caractère corse se refusant d'ailleurs à se soumettre à un chef; ils vivent presque toujours deux à deux dans une espèce de camaraderie militaire.
Il existe même des inimitiés, des vcndettc entre bandits, et c'est bien singulier. Mais le sentiment de la vengeance personnelle est si puissant chez les Corses qu'une misère et une destinée communes ne parviennent jamais à réconcilier deux bandits. On a vu souvent un bandit en poursuivre un autre dans la montagne pour le tuer ; il ne se reposait qu'après avoir assouvi sa vengeance. Massoni et Serafino, les deux derniers héros du banditisme, vivaient en état de vendetta : ils tiraient l'un sur l'autre toutes les fois qu'ils se rencontraient. Un jour Massoni emporta d'un coup de feu un doigt à Serafino.
L'histoire des bandits corses est pleine de traits héroïques, d'un caractère à la fois chevaleresque et infernal. Dans tout le pays l'on chante des complaintes en leur honneur ; c'est sa propre destinée, sa propre douleur que le peuple semble pleurer en ces vers. Un grand nombre d'entre eux sont devenus célèbres ; mais il y en a un surtout, qui par sa hardiesse s'est acquis une brillante renommée. Il s'appelait Théodore, et lui-même s'intitulait le Roi des montagnes. Ainsi donc la Corse a eu deux rois du nom de Théodore.
Un jour, au commencement du siècle actuel, Théodore Poli fut conscrit ; il demanda un délai afm de se procurer l'argent nécessaire pour se faire remplacer. On s'empara de sa personne pour l'incorporer dans l'armée. Théodore sentit l'instinct de la liberté se révolter en lui. Il s'enfuit dans les montagnes, où il vécut en bandit. Sa hardiesse remplit la Corse d'admiration : il devint la terreur de l'île.
Loin de se dégrader par des crimes vulgaires, il montra toujours la plus grande magnanimité : on le vit même pardonner à des parents de ses ennemis. Il était très beau de sa personne et, comme son cousin le roi de même nom, il aimait les habits somptueux. Sa maîtresse l'accompagnait, menant joyeuse vie avec l'argent qui provenait des tailles levées dans les villages. Il vivait avec un autre bandit, nommé Brusco, à qui il avait voué une amitié inviolable, ainsi qu'avec son oncle surnommé Augellone, c'est-à-dire gros oiseau. Les bandits reçoivent de ces sobriquets quand ils arrivent à une certaine réputation. Le vilain oiseau fut jaloux de Brusco que Théodore aimait tant ; et un jour il lui fit sentir le froid de son stylet un peu trop avant dans le cœur. Puis il s'élança dans la montagne. Lorsque Théodore apprit la mort de son ami Brusco, il poussa des hurlements de douleur, comme Achille à la mort de Patrocle et, suivant l'usage de ceux qui sont en vendetta, il laissa croître sa barbe, jurant de ne la