CHAPITRE X
couper que le jour où il pourrait se baigner dans le sang du vilain oiseau.
Peu de temps après, Théodore reparut avec la barbe coupée.
Tels sont les drames qui se jouent parfois entre bandits au milieu des montagnes désertes, car l'homme porte en tous lieux ses passions.
Théodore s'alita un jour ; et un espion dévoila la retraite du lion malade. Les féroces chiens-loups, les sbires accoururent en bondissant vers la bête fauve ; ils la tuèrent dans une cabane. La poésie populaire dit de Théodore : Il est tombé le pistolet à la main et près de sa carabine, corne un fiero paladino, comme un fier paladin. Si grand était le respect inspiré par ce roi des montagnes que, même après sa mort, on continua à lui payer les impôts. On venait les déposer pieusement dans le berceau du petit enfant que Théodore avait eu de la reine, sa compagne. Il mourut en 1827.
Gallocchio est aussi célèbre. Perfidement abandonné par son amante, il avait défendu à tous d'aspirer à la main de cette femme. Gesario Negroni la demanda. Le jeune Gallocchio dit à l'un de ses amis qu'il se contenterait de blesser le beau-père. Le jour de la noce arrive ; les invités commencent à danser aux sons joyeux des cithares et des violons.... Un coup part. La balle manque le but : elle traverse le cœur du beau-père. Gallocchio devient bandit. Gesario se retranche dans sa maison. Mais Gallocchio le chasse de sa forteresse, le poursuit à travers les montagnes, le rencontre enfin et l'étend raide mort. Puis, il s'en va en Grèce combattre contre les Turcs. Mais un jour il apprend que son propre frère est tombé victime de la vendetta provoquée par le meurtre de Gesario. Gallocchio revient dans son pays, tue deux frères de Gesario et bien d'autres encore : il extermine la famille de ses ennemis.
72 COKSICA
Gallocchio était toujours accompagné de Gambini, le Rouge. Soutenu par ce dernier, il battit un jour les gendarmes, en attacha même un à la queue de son cheval et le traîna longtemps ainsi sur des sentiers rocailleux.
Gambini s'enfuit en Grèce, où il eut la tête tranchée par les Turcs. Gallocchio mourut par la balle d'un traître qui le frappa pendant qu'il dormait.
On parle aussi beaucoup de Giammarchi qui resta au makis pendant 16 ans, de Gamillo Ornano qui y vécut 14 ans, de Joseph Antomarchi qui fut bandit pendant 17 ans.
J'arrivai en Corse quelque temps après la fin sanglante de Serafino. Arrighi et le terrible Massoni venaient aussi de succomber ; et leur mort offre autant que leur vie des traits d'un romantisme féroce.
Massoni était doué d'une force extraordinaire. C'est la vendetta qui le poussa, lui le fils d'un bon propriétaire de la Balagne, à chercher dans les montagnes un misérable abri. Il y passa plusieurs années, soutenu par ses parents et favorisé par les bergers, et eut souvent à lutter contre la gendarmerie à laquelle il infligea des pertes cruelles. Il était accompagné de son frère et du vaillant Arrighi.
Un habitant de la Balagne, qui avait à venger sur une famille puissante la mort d'un de ses parents, vintun jour trouver Massoni et implora son appui. Le bandit accorda l'hospitalité à l'étranger ; et comme il manquait de vivres poui' le repas, il se rendit chez un berger du Monte Rotondo et lui demanda un agneau. Le berger en prit un. Mais Massoni le refusa en disant : « Tu me donnes un agneau maigre, et cependant j'ai aujourd'hui à faire honneur à un étranger : en voilà un gras, c'est celui qu'il me faut. » Et d'un coup de fusil il abattit l'agneau et l'emporta dans sa caverne.
Le berger fut exaspéré par cette violence. Le cœur plein de haine, il descendit vers la plaine, et montra aux sbires