CHAPITRE X
la retraite de Massooi. Il voulait venger le sang de son agneau. Les gendarmes en grand nombre gravirent les montagnes. Ces soldats corses connaissent parfaitement le terrain, et exercés dans les luttes contre les bandits, ils ne sont pas moins audacieux que les fauves qu'ils vont chasser. Leur vie se passe en dangers continuels, car les bandits sont vigilants, toujours aux aguets avec leur télescope, au fond de leurs impénétrables makis et, à la moindre apparence de danger, ils sont sur pied et s'enfuient plus rapides que le mouflon sauvage ; ou bien ils laissent venir l'ennemi à portée de leur carabine, et jamais ils ne le manquent.
Les gendarmes gravirent donc les montagnes ; le berger marchait devant eux. Ils escaladèrent les rochers abrupts, en suivant des chemins que leur guide seul connaissait. Les bandits se trouvaient dans une grotte presque inaccessible et dissimulée par un buisson énorme derrière lequel Massoni était en faction. Par un sentier lort roide quelques gendarmes arrivèrent au-dessus de la grotte ; d'autres en gardèrent l'issue. Genx qui étaient postés en haut regardaient le buisson pour voir s'ils n'y apercevaient rien. L'un d'eux prit une pierre et la jeta dans le buisson où il crut remarquer une ombre noire. Aussitôt on en vit bondir un homme qui déchargea son pistolet pour avertir les habitants de la grotte. Mais, au même instant retentirent aussi les coups des sbires, et Massoni roula à terre foudroyé.
Aux détonations, un homme s'élança hors de la grotte ; c'était le frère de Massoni. Pareil à la chèvre des montagnes, il sautait de roc en roc, et les balles sifflaient autour de lui. Frappé mortellement, il fut précipité du haut des rochers. Arrighi, voyant tout ce qui se passait, resta dans la grotte. Les gendarmes s'avancèrent avec précaution ; mais aucun d'eux n'osait entrer. Enfin le plus hardi s'y hasarda : on ne vojait personne. Les gendarmes ne se laissèrent pas tromper :
ils persistèrent à croire que la grotte cachait encore quelqu'un. Ils en occupèrent l'entrée.
La nuit vint. On alluma des torches et des feux de bivouac. On résolut d'affamer Arrighi. Le lendemain matin quelques gendarmes se rendirent à la source près de la grotte pour puiser de l'eau. Un coup retentit, puis un second, et deux sbires tombèrent. Leurs camarades déchargèrent avec rage leurs fusils dans la grotte : tout y resta silencieux.
Il s'agissait maintenant d'aller ramasser les deux morts ou mourants. On hésita longtemps. Enfin quelques-uns se décidèrent, et cela coûta encore la vie d'un homme. Un jour se passa encore. Un gendarme eut alors l'idée d'enfumer le bandit, comme un blaireau, moyen employé avec succès en Algérie. On entassa du bois sec à l'entrée de la caverne et on y mit le feu. Mais la fumée s'échappait par les crevasses. Arrighi entendait tout, et s'entretenait même avec les sbires qui ne pouvaient ni le voir, ni l'atteindre. On lui promit de lui faire grâce : il refusa de se rendre. Enfin le procureur, qu'on avait appelé d'Ajaccio, fit venir des soldats et un ingénieur de la ville de Gorte. L'ingénieur déclara qu'on pouvait jeter des pétards dans la grotte. Arrighi l'entendit, et l'idée de sauter avec la grotte lui inspira un tel effroi qu'il résolut de fuir.
Lorsque la nuit fut venue, il roula des pierres dans une fausse direction et s'élança de rocher en rocher pour arriver à une autre montagne. Des coups partirent au hasard, et une balle l'atteignit à la cuissse. Il perdait beaucoup de sang : ses forces s'épuisaient.
Le jour parut. Comme la bête fauve blessée, il trahit sa retraite par les traces de sang laissées dans sa course. On fut bientôt sur sa piste. Arrighi affaibli appuya la tête sur un bloc de pierre ; un sbire s'élança vers lui, le doigt sur la détente. Le bandit releva la tête pour regarder ; le coup partit, et une balle lui fracassa le crâne.