CHAPITRE X
C'est ainsi que moururent les trois vengeurs^ heureux de ne pas terminer leur vie sur l'échafaud. Mais si grande était l'estime dont ils jouissaient auprès des paysans, qu'aucun habitant des environs du Monte Rotondo ne voulut prêter son mulet pour emporter les corps des victimes. « Nous ne voulons pas, disaient-ils, avoir la moindre part au sang que vous avez versé. » Lorsqu'on se fut procuré les bêtes de somme, on chargea sur elles tous les morts, les bandits et les sbires, et la troupe descendit à Corte, emportant avec elle les huit cadavres.
Si la Corse pouvait rendre tout le sang qu'elle a répandu sur les champs de bataille ou pour la vendetta, ses villes et ses villages en seraient inondés, ses habitants noyés, et sa mer en serait rougie jusqu'à Gênes.
Filippini rapporte, chose incroyable ! que de son temps la vendetta avait lait en Corse 28,000 victimes dans le seul espace de 30 années. D'après le calcul d'un autre historien corse, dans une période de 32 ans se terminant à l'année i715, on aurait commis dans l'île 28,715 assassinats. Le même auteur calcule que le nombre des morts par la vendetta, de l'année 1359 à l'année 1729 doit s'élever au chiÏÏVe de 333,000, et il pense qu'il y a eu au moins autant de blessés. Cela ferait donc 666,000 Corses frappés par une main homicide ! Ce peuple ressemble à l'hydre dont les têtes repoussaient sans cesse k mesure qu'elles étaient coupées.
D'après le discours prononcé au mois d'Août 1852 par le préfet de la Corse devant le Conseil général du département, 4300 assassinats ont été commis en Corse depuis l'année 1821, 833 dans les quatre dernières années, et 99 dans les sept premiers mois de l'année 1852.
L'île compte 250,000 habitants.
Le gouvernement français veut extirper la vendetta et le banditisme par le désarmement général de la Corse. J'ignore
si et comment la chose peut se faire. Il en résultera assez de malheurs, car on ne pourra pas désarmer en même temps les bandits, et leurs ennemis seront, sans défense, exposés à leurs coups. Les guerres intestines et la vendetta ont jusqu'ici rendu le port d'armes nécessaire en Corse. En effet, puisque la loi est impuissante à protéger les particuliers, il faut bien laisser à ceux-ci le soin de se protéger eux-mêmes : c'est pourquoi la société corse vit en quelque sorte en dehors de l'État.
Il est depuis longtemps défendu de porter des pistolets et des poignards ; mais tous sont armés de fusils à deux coups, et j'ai trouvé des villages presque entiers sous les armes, comme au moment d'une invasion de Barijares. Au milieu de ces rudes montagnes, c'est un spectacle à la fois sauvage et bizarre que la vue de ces hommes affublés de leur peloiie et de leur bonnet phrygien, la cartouchière à la ceinture et le fusil double sur l'épaule.
Pour détruire la vendetta et le banditisme, la meilleure arme c'est l'instruction. Mais en Gorse.les progrès sont lents. Coloniser, ouvrir des routes dans l'intérieur, donner de la vie aux ports de mer en augmentant le commerce et la production, tel est le vrai moyen de désarmer le pays. Si le gouvernement français n'a pu vaincre l'orgueilleuse résistance des insulaires, il mérite bien des reproches. Que fait-il d'une contrée qui possède un excellent climat, un sol fertile, dominant par sa position toute la Méditerranée entre l'Espagne, la France, l'Italie et l'Afrique, comptant des golfes et des mouillages superbes, riche en forêts, en minéraux, en sources salutaires, en fruits de toutes sortes, et habitée en outre par un peuple brave et capable des plus grandes actions?.... Une espèce de Monténégro ou d'Irlande italienne.