CHAPITRE XI
ma personne, me contraignirent moi, Pietro de Felce, à me pourvoir de quelque protecteur qui me fit respecter, et prit en main la défense de mes droits. Je résolus en conséquence de m'adresser à un condamné contumax, comme d'autres recourent au besoin à la justice régulière. Mon choix cependant recherchait quelque bandit qui me parût le mieux famé entre ses confrères pour sa loyauté et la rectitude de son jugement ; et il se fixa sur Galvano de Chiatra, l'un de mes proches. Ce dernier, n'étant pas encore tombé en disgrâce auprès du gouvernement, avait autrefois, à la mort de mon père, et avant que mes autres infortunes domestiques ne m'eussent forcé d'émigrer en Romagne, assisté mon enfance de ses soins et de ses conseils. Il s'était d'abord fait bandit, ou comme l'on disait, rebelle, soit par patriotisme, soit par haine de la domination étrangère : mais dans la suite, l'intérêt de sa propre défense, les liens du sang, ou la conformité du genre de vie, l'avaient rapproché de ces bannis que l'on désignait sous le nom de Paroissiens, h cause du curé ou archiprêtre d'Alesani, leur chef; et après la mort de ce curé, surnommé Paganello, suivie de la dispersion des Paroissiens, il continuait à soutenir, seul, l'existence et l'espoir de leur faction, contre les Génois. Gomme il avait toujours porté les armes pour le parti ducal, les siens l'appelaient communément Galeazzino, tandis que les Génois, à raison d'une visière dont il avait coutume de se couvrir le visage, le surnommaient Masque de fer. Galvano avait en outre acquis de la célébrité par une arquebuse désignée sous le nom de Samson, arme puissante et terrible, qu'il savait manier et diriger au but fort adroitement. C'était une de ces bombardes portatives, autrement dites mousquetons, qui, à l'aide de la poudré, chassent au loin une petite balle de plomb avec une incroyable vitesse. Cette machine de guerre avait passé ainsi que beaucoup d'autres aux mains de nos
compatriotes à l'époque de la déroute des Catalans à Lorette, quand les quatres pièves se furent liguées contre les Bisogtii, hordes déguenillées et sans solde du roi d'Aragon.
Je pris secrètement le chemin du mont Saint Alexis, d'où la piève d'Alesani, qu'il domine, a tiré son nom, et je le gravis jusqu'au sommet. Là, parmi des chênes, les uns touffus et étroitement entrelacés, les autres tombés de vétusté ou renversés par les orages, n'apparaissait aucun vestige de créature vivante, si ce n'est le gîte solitaire de quelque sanglier, les plumes de la mue des oiseaux de proie, et la carcasse des animaux dont les aigles avaient fait leur pâture. Parvenu dans la plus profonde épaisseur du bois, je fus très surpris de trouver Galvano avec un homme de moyen âge, qui, à la dignité de son extérieur, à l'élégance de son costume et de ses manières, me parut un personnage de distinction. L'air de politesse et de gravité aimable empreint sur sa physionomie formait avec ce lieu sauvage et la présence du bandit un contraste frappant, et avait à mes yeux quelque chose d'étrange et d'inexplicable. Aussi, loin de prendre l'inconnu pour un associé de Galvano, je penchai bien plutôt à croire qu'il était venu, comme moi, solliciter sa faveur ; je n'osais, pour cette raison, ni m' approcher de mon oncle, ni lui faire la moindre démonstration amicale ; mais lorsque d'un geste il eut fait signe à cet étranger de se retirer à l'écart, je m'avançai, et dans l'épanchement de l'affection et de la confiance, je l'instruisis de mille particularités que je ne veux ni ne dois consigner en cet écrit, et entre autres du nom de mon adversaire et du rapport de mes démêlés avec les vastes ramifications de l'inimitié fameuse qui divisait la commune de Petricaggio. Je lui contai ensuite l'une après l'autre les diverses atteintes dont mon honneur et ma fortune avaient eu à souffrir depuis longtemps, c'est-à-dire les propos diffamatoires et les affronts publics dirigés contre