CHAPITRE XI. M
moi, les enlèvements do bornes et les destructions de clôtures et de murailles commis dans mes propriétés, le massacre de mes bestiaux, les menaces de mort à mes bergers et à mes colons, et autres offenses et dommages de même nature. Galvano m'écouta avec beaucoup d'indifférence, ou plutôt d'un air dédaigneux auquel j'étais loin de m'attendre: Mon neveu, me dit-il, nous vivons en des temps bien rudes et bien déplorables. Tu le vois ; Paganello mort, et les Paroissiens chassés, je suis demeuré seul, n'ayant avec moi que ce chien maigre, ma fidèle arquebuse, et ce scapulaire, le seul meuble de mon héritage paternel dont je sois en possession ; et dans ce complet isolement, les fatigues, les maux sans nombre que j'endurais à cause de mes inimitiés particulières, se sont accrus encore par les haines qui pesaient sur mes compagnons expatriés ou défunts, dont je porte maintenant tout le fardeau. Je ne te dn^ai ni les dangers terribles que j'ai courus, ni mes cruelles souffrances durant une vie pleine d'anxiété qui se consume à errer furtivement et sans cesse de la montagne à la plage, et de la plage à la montagne, pour y chercher quelque asile ; car tu sais combien les excursions des sbires d'une part, et de l'autre les croisières génoises et leurs débarquements, rendent peu sûres les montagnes et le littoral, la résidence et la fuite. Mais enfin l'abandon où je me trouve, l'incertitude de mon sort, l'épuisement de mes forces minées à la fois par l'âge et par les travaux, me font presque résoudre à embrasser le hasardeux parti de la fuite comme le moins funeste, et à m'éloigner pour toujours des rivages de la Corse et de l'Italie. Suis donc le conseil qu'en bon parent je te donne ; borne-toi tout uniment à recourir aux tribunaux pour les bagatelles dont tu as à te plaindre, ou pardonne i\ ton adversaire ; et si tu ne goûtes pas cet avis, imite mon exemple en quittant la terre natale une seconde fois. Surpris de le voir qualifier
aussi légèrement les préjudices graves et les atroces persécutions dont j'étais victime, je me mis' à en récapituler le détail avec plus de chaleur. J'alléguai toutes les raisons que la passion sait trouver d'ordinaire pour colorer et justifier jusqu'à ses propres excès ; je lui dis que pardonner à l'auteur de tant d'outrages, ou m'expatrier, ce serait, indépendamment des pertes énormes dont ma fortune aurait à souffrir, m'exposer, moi et ma famille, à de nouvelles calamités, puisqu'en cédant aux violences les plus injustes et les plus arbitraires, je ne manquerais pas d'attirer sur moi les reproches et les huées de tous mes concitoyens, qu'ils fussent ou non favorables à ma cause ; qu'en outre, il me faudrait en ce cas supporter ou fan^e supporter aux personnes que j'aimais le mieux, les avanies des hommes les plus vils et les plus lâches, toujours prêts à se liguer contre le faible qui fuit ou se laisse insulter impunément. Je concluais de tout cela, qu'à moins de tirer de mon ennemi une vengeance convenable, je ne pouvais ni vivre en sûreté dans mon pays, ni m'en éloigner avec honneur. Quant à la justice civile, m'écriai-je, en avons-nous une en ce moment, pour que je puisse y recourir ? Et ceux qui nous gouvernent, permettraient-ils qu'elle fit droit à mes griefs contre un adversaire riche et puissant ? Vous connaissez la triste condition de notre malheureux pays en ces temps d'anarchie et de désordres. Les choses se trouvent au point que, si je devais suivre votre conseil et abandonner, je ne dirai pas la Corse, mais seulement mes foyers et mon village, ce ne serait que pour me joindre aux ennemis de ce gouvernement, aux généreux
défenseurs de la patrie Voilà, interrompit Galvano, un
dernier propos qui se rattache assez mal au sujet de notre conversation, ou plutôt ne s'y rapporte nullement. Mais puisque tu môles ici l'intérêt de la cause publique, je te dirai qu'il me serait très facile de me servir de cette amorce