CHAPITRE XI
pour t' amener à partager les hasards de ma fortune. Je me souviens en effet que moi-même, j'avais justement ton âge alors, je fus poussé à prendre la campagne par ce grand mot de patriotisme, qui en substance signifiait, chez les autres, amour de soi et haine privée envers tel et tel. Malheureusement, je le compris trop tard, et quand il m'était impossible de revenir sur mes pas ; mais cette connaissance du moins me rendit meilleur et plus loyal que mes camarades, au nez desquels j'éclatais de rire, toutes les fois qu'ils parlaient de patrie et de leur zèle pour sa cause. Tu vois bien, Pietro, que je ne veux ni abuser les autres, ni me laisser abuser moi-même. Je t'exhorte donc à t'en tenir pour l'heure à mon premier avis : regagne paisiblement le village, et tâche, s'il est possible, de fuir, de mépriser ou de supporter durant un mois encore les grossièretés et les provocations de ton adversaire. Tu auras dans cet espace de temps, tout loisir et toute latitude pour mûrir tes résolutions ; car je doute que, blessé profondément comme tu l'es par de trop récentes injures, tu possèdes aujourd'hui l'entier et libre usage de tes facultés mentales. Mais, ce terme échu, si tu persistes dans ton opinion, je t'attendrai sans faute ici même, à la fin du trentième jour, et je te garantis que nous aurons trouvé pour lors le tempérament qu'il te faut.
De retour à Felce, le mauvais vouloir et la rancune ne me quittaient point. Résolu toutefois de me conformer strictement au conseil de mon oncle, je m'efforçai de vivre seul et caché, évitant soigneusement les regards et la rencontre de mon ennemi, et jusqu'à la société des autres habitants du hameau. Cette solitude forcée, cette inaction contraire à mes habitudes, redoublaient la misanthropie et les noires pensées auxquelles j'étais en proie ; mais j'eus néanmoins la force de souffrir et de dissimuler encore une longue série de nouvelles offenses. J'ai lieu de croire que la haine de mon
infatigable persécuteur était attisée et nourrie par quelque instigateur caché, qui lui rendait compte de ma conduite et de mes discours, par un de ces artisans de discorde, qui, faisant l'office de médiateurs, exagèrent et dénaturent, au moyen de perfides rapports et sous de faux semblants de zèle, les mutuelles actions de deux adversaires, dans le dessein de nuire à l'un et à l'autre à la fois. Poussé par de malignes insinuations, et témoin de mon silence et de mon apparente impassibilité, mon ennemi trouva enfin le moyen de me piquer au vif. Sous je ne sais quel prétexte, il tourna tout à coup la haine irréconciliable qu'il me portait, contre un vertueux ecclésiastique, mon cousin, auquel me liait l'amitié la plus tendre ; se doutant bien que je ne pourrais dissimuler ce dernier affront, et ne pas en garder du ressentiment, vu l'innocence du pauvre prêtre, qu'il ne persécutait évidemment qu'à cause et en haine de moi. Quand je vis ce digne ministre des autels, frustré d'une chapellenie dont il jouissait à titre héréditaire ; que j'entendis, le dimanche à l'Église, lire son nom sur le catalogue de la confrérie, en l'accompagnant tout haut de la formule funèbre et menaçante du Pater nosler ; que je le vis enfin réduit à chercher, hors de sa propre piève, de la considération, un asile et du pain, je perdis tout à fait patience ; et au jour convenu, je m'empressai de courir au rendez-vous que Galvano m'avait assigné sur le Saint Alexis.
Dans les doléances que je lui portais cette fois, je mis à dessein quelque exagération. Jelui racontai comment, à force de mauvais traitements et d'actes arbitraires, mon ennemi nous avait contraints, mon cousin et moi, d'abandonner le village ; à quoi j'ajoutai, que les insultes réitérées de cet homme envers le neveu marquaient assez son profond mépris pour la personne de l'oncle ; et que lui, Galvano, ne fût-ce qu'à raison de notre parenté, devait s'en tenir offensé, et