CHAPITRE XI
prendre une part active clans mes justes ressentiments. Galvâno avait écouté jusque là ma nouvelle plainte avec une attention calme ; mais il fronça le sourcil à mes dernières paroles. Dis-le moi franchement, me répondit-il, serais-tu venu ici dans l'intention de te décharger sur moi seul du soin de ta vengeance ? Et paraitrais-je à tes yeux un homme assez abject et assez perdu d'honneur pour être l'instrument de ta haine, pour te servir de sicaire? Non, repris-je, ce qui m'amène vers vous, c'est le besoin de vos conseils et de votre assistance ; je les réclame instamment ; et si vous me les refusez, je suis dans la ferme résolution de me venger de mes propres mains, quelque prix qu'il en coûte. Si tu es décidé à cela, répliqua Galvano, mais décidé tout de bon, il me semble que tu n'as pas beaucoup à consulter. Qui t'empêche, en effet, de suivre l'exemple que ton adversaire t'a donné jusqu'à ce jour, et de lui rendre la pareille ? Et làdessus, le bandit se mit à me détailler toutes les façons de nuire que peuvent mettre en usage la scélératesse et la perversité, comme de porter le ravage dans les vignes et dans les campagnes, d'intimider les colons, les laboureurs, les témoins et les juges, d'employer les menaces et les délations contre son adversaire et ceux qui le soutiennent, et faire conjurer à sa ruine amis et ennemis. Si je le voulais, poursuivit-il, rien ne me serait plus aisé que de te faire seconder, en toutes ces entreprises, du bras et de la protection de mes affidés, au nombre desquels je compte môme des hommes riches et titrés dont l'appui me favoriserait à l'occasion ; car, nous autres bandits, ayant besoin de tout le monde, nous faisons en sorte que tout le monde, soit en bien soit en mal, ait un peu besoin de nous. C'est ce qui fait que nous ne manquons ni d'amis improvisés, ni de clients officieux, ni même de quelques illustres parrains dans les rangs de la noblesse. Mais tu peux en croire et
mon âge et mon expérience, cette série de violences et de représailles n'est, pom^ m'exprimer à votre façon, qu'un cercle vicieux, et te mènerait, tôt ou tard, ou à recevoir la mort ou à la donner. Or, dis-le moi sans déguiser, aurais-tu bien le courage de te mettre dans cette alternative ? Et supposé qu'au lieu d'être la victime tu fusses le meurtrier, te sentirais-tu plus tard le courage et la force de supporter toutes les conséquences qu'entraîne après elle une action de cette nature ? Pèse ta réponse, Pietro, ma demande étant faite à dessein ; car, si dès à présent tu es préparé au parti extrême dont j'ai parlé, et qu'il te faudra prendre un jour,- ne vaut-il pas mieux que tu commences aussitôt par où tu devras nécessairement finir? Ainsi du moins, placé dès l'abord entre les deux chances opposées, tu demeureras maître de ton choix.
Vingt-quatre heures s'étaient écoulées à peine, depuis que, par ses intrigues et ses provocations, mon persécuteur nous avait expulsés, mon cousin et moi, du village et du foyer paternel ; la question réitérée et pressante de Galvano me trouvait donc en proie à toute l'ardeur du ressentiment et de la vengeance : aussi je l'avouerai, ma réponse à l'atroce proposition du bandit ne se fit pas attendre ; elle fut affirmative. Je te prends au mot, me dit-il, et puisqu'en homme de cœur tu arrêtes ton choix à la résolution la plus prompte et la plus périlleuse, je te crois digne de ma confiance et de tout mon appui. Prends donc ta lance, et viens. Dès demain, tu peux y compter, avant que la journée ne s'achève, tu
seras satisfait. Que dis-je? aujourd'hui même Suis-moi
jusqu'aux gorges de Felce. Là, se trouve le champ de ton
adversaire ; le temps et l'heure sont favorables En disant
ces mots, il demeura un instant pensif, puis, ayant considéré attentivement la lune, selon une habitude ordinaire aux bandits : — Mais non, poursuivit-il, tant que l'astre est en son