CHAPITRE XI
plein, nous ne pouvons rien entreprendre à cause de l'octave de la Saint-Pancrace, fête du bienheureux que tous les contumax révèrent à juste titre comme leur avocat et leur patron. Un vœu solennel m'impose en outre l'obligation toute particulière de chômer ces huit jours, durant lesquels je me ferais scrupule de nuire à un individu quelconque, fût-il Génois ou Catalan, et ne souffrirais pas que d'autres en ma présence lui fissent tomber un cheveu de la tête. A pareille époque, il y a trois ans, la flèche d'un Miquêlet m'atteignit entre les deux os de la jambe droite sans me faire beaucoup de mal ; et cependant une fracture ou une simple esquille dans cette partie, quoique peut-être non mortelle de sa nature, le fut immanquablement devenue par la nécessité où elle m'aurait mis de tenir de mes propres mains le service qu'un de mes camarades, en semblable occasion, dut rendre sur sa prière à l'un de ses amis. En parlant de la sorte, Galvano faisait sortir hors de sa manche, et me montrait le pommeau luisant et à demi consumé d'une courte dague. Depuis le vœu que m'arracha le péril auquel je venais d'échapper, je ne manque jamais, continua-t-il, d'en solenmser l'anniversaire en m'abstenant de tout acte d'hostilité, et je me flatte que tu feras de même à ma considération, et à la gloire de notre Saint. Je profiterai de cette suspension d'armes pour te donner quelques leçons, pour t'endurcir et te former aux manœuvres de la nouvelle milice dont tu fais maintenant partie. Laisse-toi seulement guider par mes instructions, et je me flatte que, perfectionné par elles, tu seras méconnaissable au bout de huit jours.
En achevant ces mots, le bandit chargea sur ses épaules son manteau de poil de chèvre et sa besace, puis ajouta : Qu'il te souvienne au moins, Pietro, de regarder ta vengeance ou plutôt la nôtre à tous deux, comme accomplie dès ce moment, quoique nous l'ayons ajournée à la nouvelle lune,
et que tu doives par conséquent te comporter désormais visà-vis de moi en recrue obéissante, en digne et fidèle camarade. Changeant alors tout à coup de manières, de langage et de physionomie, il m'apparut sous l'air redoutable et les attributs terribles qui l'avaient fait surnommer Galeazzino et Masque de fer. Mais il m'en imposa davantage encore, lorsqu'après s'être armé de son casque, et la visière baissée, il saisit l'arquebuse, m'ordonnant d'un geste brusque et impérieux de le précéder vers le mont que l'on nomme la Pointe aux trois Pièves. Tandis que je lui obéissais en silence et dans l'attitude de la crainte et de l'humiliation, son chien appelé Brusco, dressé à de pareilles courses, ne me perdait pas de vue, comme s'il eût deviné les intentions de son maître, et m'empêchait en grondant de le devancer d'un pas.
J'avais entendu quelques personnes vanter le grand courage, la liberté absolue, et la puissance de l'homme des makis ; et quoique je me soumisse d'abord à contre-cœur à l'ordre aussi arbitraire qu'inopiné de Galvano, toutefois par une folle fantaisie de jeunesse, je ne fus pas fâché de me procurer à ce prix le spectacle, et d'essayer même, pendant quelques jours, de cette vie aventureuse où l'on foule également aux pieds et le joug des lois et celui de l'opinion. Gomme d'ailleurs j'échappais à peine à la malveillance et aux embûches des habitants de mon village, j'avais lieu de me croire moins en sûreté parmi eux qu'auprès de ce bandit terrible et désespéré. Libre enfm de donner tout leur essor à ma haine et à mes ressentiments, je me faisais illusion sur l'affreuse dépendance à laquelle je venais de m'assujettir, et je me reposais sur la consolante pensée, que loin d'avoir désormais à redouter mon adversaire, c'était à lui de me craindre à son tour, en apprenant la violence de ma résolution. Jamais je n'avais été aussi pénétré du sentiment de mon indépendance et de l'entière disposition de mes facultés