‹ Histoire des CorsesChapitre 139 sur 408 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

que lorsque des sommets de la Rotonde et de Calleruccio je pus mesurer d'un coup d'œil tout le littoral de notre île, depuis les plaines de Solenzara jusqu'à la pointe du Cap- Corse. Arraché pour la seconde fois du nid obscur de ma vallée natale, je contemplais avec surprise l'étendue et la variété de cette admirable perspective ; puis de là plongeant ma vue au fond des brouillards et des ravins éloignés de ma piève, je distinguais à peine, sous l'apparence d'autant de ruches, les maisons peu nombreuses du hameau de Pietricaggio, commune pauvre, il est vrai, et d un territoire assez restreint, mais à cause de l'importance et des graves effets d'une inimitié récente, regardée pour lors comme le point central de tout le diocèse d'Aleria.

Galvano, assis avec moi sur la cime de Calleruccio, avait quitté le casque et la besace. Après quelques instants de repos, je consentis pour lui complaire, à me charger, durant la descente de la montagne, de cette partie de son bagage ; mais nous n'avions pas encore fait deux milles que, trempé de sueur et haletant sous mon fardeau : Je ne conçois pas, m'écriai-je, qu'un bandit aille s'embarrasser d'un poids aussi lourd et aussi incommode, lui, dont rien ne devrait entraver la marche. Eh quoi ! répondit Galvano, ignores-tu que le contumax, ainsi que le limaçon, porte sa maison sur son dos ? Et à ce sujet il m'apprit que la découverte du moindre ustensile de son ménage ambulant, laissé par mégarde en quelque lieu, aurait suffi pour le trahir, comme cela était arrivé à Macchiarolo, un de ses camarades, nommé encore Settefiati, que l'on parvint à arrêter sur le simple indice d'une gourde et d'un crucifix qu'il avait oubliés au fond d'une grotte. Cette besace que tu vois, poursuivit-il, renferme tout ce dont j'ai besoin, c'est-à-dire, mes vivres, mon linge, tout ce qu'il faut pour écrire et pour coudre, un briquet, du sublimé corrosif, de l'onguent vulnéraire et deux

livres, les Chansons de Pétrarque et le Chrétien à son lit de mort du père Guillaume de Speloncato.

Nous nous éloignâmes de plus en plus de la piève d'Alesani, tantôt nous enfonçant dans l'épaisseur des forêts, tantôt, pour déguiser nos traces et le bruit de nos pas, courant nupieds à travers les ronces ou sur la grève tranchante des torrents. Je ne me souviens pas d'avoir passé deux nuits consécutives dans le même village ; et si nous faisions une pause de cinq ou six heures en quelque lieu, il nous fallait ensuite nous en éloigner promptement à la distance de 25 ou 30 milles, afin de prévenir ou d'éluder la chasse des sbires et des ennemis de Galvano. La même raison nous déterminait à donner chaque jour à notre marche une direction contraire à celle du jour précédent, c'est-à-dire, de l'est à l'ouest, et de l'ouest à l'est ; et cela par les lieux les plus boisés et de l'accès le plus difficile, ne nous arrêtant jamais que le temps nécessaire pour prendre quelque nourriture et un peu de sommeil. Ces marches tortueuses et fatigantes se multiplièrent au point que j'estime avoir parcouru ainsi un bon tiers de la Corse.

Enfin, nos provisions étant venues à s'épuiser, je dis à Galvano qu'à défaut de vivres, il me serait impossible de continuer davantage cet itinéraire en zigzag, sans terme comme sans repos.

Pour nous refaire de la grande chaleur du jour, nous fîmes une longue halte à l'ombre dans un bois de chênes, par où le mont Saint-Appien s'allonge et décline vers Alesani. Je me mis à errer çà et là parmi ces arbres antiques au port libre et majestuenx ; mais comme je ne trouvais sous mes pas que des capsules de glands, et de gras pâturages pour lesquels la montagne est renommée, je parlai à Galvano de mon adresse à tirer de l'arc sur les lièvres et les sangliers, m'offrant de contribuer ainsi à nous procurer la venaison

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