CHAPITRE XI
qui pourrait nous être nécessaire. Tu n'es, je le vois, qu'un enfant, me dit-il, puisque tu peux songer à une partie de chasse en ma société. Fais-moi le plaisir de renoncer à des idées aussi étranges, et réserve tes flèches ainsi que ta lance pour de meilleures occasions. Nous ne pourrions d'ailleurs poursuivre le gibier sans courir le risque d'attirer sur nous l'attention de mes ennemis ou de la justice, qui aux aboiements du chien viendraient peut-être nous traquer aussi. Voilà pourquoi nous autres contumax nous vivons en paix avec les botes sauvages. Quant à Brusco, ce fut jadis à la vérité un excellent chien d'arrêt ; mais aujourd'hui il n'est bon qu'à courir sus aux Catalans et aux Bisogni : son nez le sert encore merveilleusement en cela ; car il les évente aussi bien qu'un lévrier peut lever un lièvre. Galvano me montrant ensuite une superbe génisse qui paissait dans un pré voisin, ajoutait que nous ne pouvions pas môme nous servir pour notre nourriture de cet animal domestique ; car, disait-il, sans compter que donner la mort à l'animal d'autrui uniquement pour le manger, est une véritable lâcheté, cette action pourrait encore nous être préjudiciable en augmentant sans nécessité le nombre de nos ennemis.
Je ne répliquai rien à ce discours, mais mon visage devait montrer du trouble et de l'altération, car après m'avoir considéré attentivement, il ajouta : Tu souffres, Pietro, je m'en aperçois ; mais tu serais moins sensible aux privations que tu éprouves, si tu te rappelais davantage ce que t'a fait ton ennemi ; aussi, peut-être eùt-il été à souhaiter que la vue de quelque bonne marque de sa haine imprimée sur ta personne ravivât tes faibles souvenirs. Ne te laisse point abattre cependant, et retiens l'avis que je te donne : songe désormais à ne m'inspirer ni mélancolie ni défiance, et à montrer surtout de la fermeté et de la bonne humeur ; car je ferais peu de compte d'un projet de vengeance qui ne résisterait pas à une
diète de trois jours. Si tu veux que je prête foi à tes dispotions, commence d'abord à endurer le jeûne comme il faut, et apprends à faire ce que nous appelons parmi nous le carême du diable.
A ces mots, je sentis mes genoux fléchir ; toutefois pour dissiper les doutes de mon compagnon et lui donner une preuve de bonne volonté, je m'efforçai d'allonger le pas, et gravis aussi précipitamment qu'il me fut possible la côte de la montagne de Mutari. Parvenus à l'endroit dit Portello, sorte d'ouverture qui de ce côté forme l'unique issue du vallon d'Alesani, le bandit, craignant le danger de la position, m'ordonna de sortir de la route frayée ; et je fus contraint de grimper et de ramper à sa suite le long des rochers qui dominent ce passage. Après avoir escaladé ainsi la crête de la montagne, comme j'étais excédé de fatigue, j'allai prendre quelque repos au pied d'un arbre ; puis, avec un sentiment mêlé de joie et de tristesse, je voulus, de cette élévation, revoir ma piève chérie. Nous nous avançâmes encore, et nous atteignîmes un site d'où nous pûmes découvrir le village même de Felce, et distinguer jusqu'aux fenêtres crénelées de la maison de mon père et de celle de mon ennemi. Galvano énumérait l'une après l'autre, en me les montrant du doigt, mes propriétés champêtres, ou en friche et sans clôture, ou dévastées et devenues la proie de l'usurpateur. A l'aspect de ces localités, source et aliment de haine, mes ressentiments jusqu'alors comprimés, assoupis en quelque sorte par les privations, l'éloignement et les fatigues, reprirent soudain toute leur vivacité ; lassitude, mélancolie, tourments de la crainte et de la faim, tout fut à l'instant oublié, et fit place à des transports de rage et de fureur. L'idée même de ce que je souffrais depuis plusieurs jours, loin d'amortir ma passion à l'égard de mon ennemi, en redoublait la violence et me portait à lui attribuer exclu-
CHAPITBE XI. 93
sivement et mes peines volontaires et jusqu'à mes propres égarements.
J'étais en butte à ces impressions, lorsque Galvano me dit : Ecoute, Pietro ; puisque le village de Pirelli est proche, et que la faim te presse, je te donne une heure de temps pour y aller chercher des vivres et retirer mes taxes. Mais avant de partir, prends les deux signaux que je te donne ; l'un, propre à nous entendre entre nous, et l'autre à faire comprendre mes ordres aux habitants. Quant au premier, le voici : et là-dessus il fit entendre un coup de sifflet très aigu, ajoutant qu'il ne cessait de recommander ce signal à ses compagnons et à ses parents, et me racontant la fatale méprise d'un bandit qui, pour ne pas avoir donné de mot d'ordre de cette nature, tua son frère pendant qu'il lui apportait des provisions en cachette. Le second signal, reprit-il, premier gage de mon amitié et de ma confiance envers toi, sera en môme temps un moyen infaillible de nous procurer une bonne quête. Vois-tu cette arquebuse ? par elle s'illustra l'un de mes prédécesseurs (et en me parlant ainsi, il me faisait lire sur la crosse, sculpté à la pointe du stylet, le nom de Samson que je connaissais déjà par plus d'un récit). Va, continua-t-il, à Pirelli avec cette arme ; demande à la première maison venue les vivres qui nous sont nécessaires. A l'aspect d'une lettre de créance comme celle-là, nul n'osera t'éconduire, car chacun sait que nous refuser le pain et le vin c'est nous intimer la guerre ; et en effet nous mettons au même rang dans notre haine et l'homme qui veut nous égorger, et celui qui nous laisse périr de faim.
Le nom de Samson m'avait fait ausssitôt comprendre que l'arme de Galvano était précisément celle qui avait appartenu au fameux bandit des montagnes, au redoutable Brandolaccio de Gasacconi. Je songeai aux suites affreuses de la commission confiée à mon zèle, si je me mettais en devoir
de l'exécuter avec un pareil sauf-conduit : car je risquais par cette démarche de rompre pour toujours avec mes semblables, partisans ou adversaires, étrangers ou concitoyens. Je vis alors quelle destinée affreuse pouvait s'appesantir sur moi dès l'instant même où je me serais présenté aux habitants de Pirelli, muni de ce vrai diplôme de malfaiteur. Dissimulant donc à Galvano ma répugnance à lui obéir, je lui dis, comme du reste c'était la réalité, que je me sentais à même de résister à la faim jusqu'au jour suivant. Il tira alors de sa poche une pièce de métal, ou je ne sais quel autre objet, et ayant noué ce signe d'intelligence dans un mouchoir qu'il fit prendre à son chien, il dirigea cet animal vers le couvent de Saint-François.
Tandis queBrusco, docile aux ordres de son maître, courait de ce côté : Je suis bien aise, me dit Galvano, de te voir disposé à imiter mon abstinence; mais je voudrais me persuader que ton refus d'aller à Pirelli n'est point motivé par la crainte, par la crainte, veux-je dire, de passer pour l'héritier de Brandolaccio ou l'ambassadeur de Galeazzino. Si cette raison t'avait déterminé, réfléchis, Pietro, qu'en accomplissant il y a six jours tes projets de vengeance, tu serais maintenant un bandit achevé ; or, il y a six jours, tu jurais devant moi la mort de ton ennemi, et cela suffit pour que tu sois déjà et criminel et condamné à mes yeux. Considère-toi donc comme un homme qui, après avoir jeté le gant à la justice, aurait reçu d'elle, en revanche, ce que nous autres bandits nous appelons le sonnet^ c'est-à-dire, le brevet d'une sentence par contumace. Apprends d'ailleurs que quiconque a vécu trois ou quatre jours en ma société, ne peut y renoncer qu'au péril de sa vie, qu'en s'exposant à mes poursuites ou à celles des tribunaux et, qui pis est, aux unes et autres à la fois : en achevant ces paroles, du canon de l'arquebuse il me faisait signe de marcher devant lui. Nous poursuivîmes ainsi