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CHAPITRE XI

notre chemin, et nous parvînmes, à la brune, au pied d'une tour abandonnée, lieu désert et sauvage à quelques milles du hameau de Felce. Je m'assis sur une roche, et me mis à contempler avec inquiétude le lever de la nouvelle lune dont les pâles rayons blanchissaient à peine la pointe du Saint-Alexis.

Peu de temps après, Brusco vint nous rejoindre d'un air de fête et remuant la queue. Il avait un paquet entre les dents. Je gage, dit Galvano, que cette pauvre bête aura exécuté ma commission mieux que ne l'aurait pu faire un être raisonnable, mieux que toi, par exemple. Et là-dessus, allant au devant du chien, il déploya la serviette où le paquet était enveloppé, en tira un grand pain de seigle et une gourde pleine de vin de Verde, dégaina son stylet pour découper nos vivres, donna à Brusco sa portion trempée de vin, et s'assit sur l'herbe où il se mit lui-même à manger fort tranquillement, sans quitter l'arquebuse, que selon l'usage il avait d'abord assujettie entre ses jambes. Quant à moi, je bus avidement à la gourde, et quoique j'eusse perdu tout-à-fait l'appétit, il me fallut, pour complaire à l'impérieux camarade, partager avec lui et son chien ce pain noir qui avait un goût de moisi, et l'avaler jusqu'à la dernière miette.

Cela fait, Galvano commença d'abord d'un ton plus familier à m'entretenir de divers événements ; puis, pour donner le change, disait-il, au sommeil etàla faim, entrantdans les détails de quelques aventures de sa vie : Mon cher neveu, ajouta-t-il, si je t'ai montré jusqu'ici de la méfiance, ne t'en formalise pas : la méfiance est pour moi une nécessité, une habitude ; c'est là, pour ainsi dire, mon taksman, la relique sainte dont je me sers pour repousser les atteintes du fer et du poison. Afin de te convaincre à quel point ce sentiment est raisonnable et fondé de ma part, je ne te citerai pas l'indigne fin du généreux Brandolaccio, car tu as appris sans doute, pa

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quelle fraude, amené à la table de son cousin-germain, ce vaillant homme en fut trahi sous le manteau de la parenté et de rhospitalité ; il me suffira de te montrer le lieu même où nous sommes, et que tu dois assurément connaître de réputation. Il n'est personne en effet à qui le seul nom de la tour des Pinzacchi ne rappelle l'infâme trahison que consommèrent contre le curé Paganello, Christophe Appulone, son compère, et mon cousin Morazzano. Tu auras ouï parler des circonstances qui accompagnèrent ce crime, mais tu ne peux en connaître ni les antécédents, ni les causes secrètes. Et ici, mon onele me raconta que le curé, fomentant la révolte contre Gênes, avait, à la suite d'heureuses escarmouches avec les soldats de cette république, envahi toute la Terre de commune à la tête de 500 hommes armés ; que le gouverneur Grimaldi, hors d'état de lui tenir tête, lui fit offrir la paix et des lettres de grâce, mais prévoyant bien que Paganello se serait défié de ces belles propositions, il avait engagé Vincent de Ghiatra, ennemi mortel du curé, à lui dévoiler par lettre la pure vérité, c'est-à-dire, le complot perfide que, sous cette apparente mansuétude, Grimaldi ourdissait pour le perdre ; abusé par un tel stratagème le malheureux prêtre crut devoir plutôt ajouter foi aux avances du gouverneur qu'aux révélations d'un compatriote dont la haine lui était par trop manifeste ; il s'imagina d'ailleurs qu'un sentiment d'envie portait seul ce dernier à le détourner de l'accommodement proposé et, se défiant de l'un de ses ennemis pour s'abandonner h l'autre, il demeura victime de la méchanceté de tous deux. Durant l'entrevue de Paganello avec Appulone, Guy de Pietra-Santa et Moçazzano, j'étais, poursuivit Galvano, en vedette à Novale, accompagné d'une dizaine de Paroissiens, et je me souviens que la cloche du village donna aux trois sicaires le signal de la trahison. Aux cris des assaillants et du blessé, j'accourus à la tête de mes gens, et lorsque

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