CHAPITRE XI
j'eus appris de la bouche de Paganello que, pour mieux accréditer l'imposture, Morazzano s'était prévalu de mon nom et des liens du sang qui l'unissent à moi, je fondis avec fureur sur les traîtres. Je brûlais de laver mon sang et mon nom d'une pareille infamie, et je fus assez heureux pour plonger en ce lieu même la lance que tu vois dans le dos de mon perfide parent.
Le récit que je venais d'entendre excita dans mon âme le dégoût et la terreur. Comme j'ignorais alors les crimes véritables de Paganello, je fus touché de son sort, et me sentis entraîné vers lui et vers mon oncle par un vif mouvement de tendresse. J'aimais surtout en Galvano cette horreur si profonde de la trahison et cette générosité qui ne balance point à sacrifier la vie à l'honneur, et les liens du sang h la sainte cause de l'amitié.
Nos entretiens en étaient là, quand le bandit entendant sonner la cloche de Novale, se leva brusquement de la pierre où nous étions assis, mit en joue son arquebuse et, dirigeant de part et d'autre le point de mire, observa soigneusement autour de nous les abords les plus secrets du bois. L'homme des makis, disait-il, doit être en garde même contre les cloches, car souvent elles servent, mille exemples m'en donnent la conviction, à donner l'éveil aux sbires. Mais nous n'avons rien à craindre de celle qui sonne actuellement ; c'est la cloche du De profundis. A ces mots, il ôta son casque, laissa à terre l'arquebuse toute montée, et alla s'agenouiller et prier loin de moi sur un monceau de pierres ; après y avoir récité quelques oraisons, il se rendit au pied d'une haie de ronces et d'orties où il en fit autant. Cet amas de pierres, me dit-il ensuite, couvre les restes de Paganello, et sous ce tertre d'orties repose Simon d'Arezzo, l'un de ses meurtriers, venu le dernier au secours des conspirateurs, mais le seul qui se battît en brave. J'ai prié avec la même
ferveur pour l'ami et pour l'ennemi, parce que je souhaite vivre en paix avec les morts. Dans cette rencontre je n'eus pas le moindre mal ; et ici même, après avoir vengé le curé, ce fut moi qui lui tins lieu de chirurgien, de sentinelle et de prêtre ; hélas ! c'est encore à moi qu'était réservé le triste devoir de lui procurer un tombeau, une fosse clandestine comme tu peux le voir, sans croix et sans nom ! Une circonstance me parut surtout bien déplorable en ce tragique événement, et me causa les regrets les plus amers : mon frère d'armes avait déjà cessé de vivre, lorsqu'à cent pas de lui je trouvai le cadavre de Morazzano. Le fourbe était allé mourir furtivement au bas de la colline sous le chêne vert... Pauvre Paganello ! il obtint vengeance, mais il n'eut pas la consolation d'en être témoin.
Ces prières funèbres, ces discours, ce mélange de compassion et de cruauté produisirent en moi une impression terrible, et je retombai dans un accablement d'esprit, dans une morne tristesse, pires que toutes les agitations que j'avais éprouvées jusque-là. Je ne pus d'abord me rendre raison de cette alliance monstrueuse et vraiment sacrilège de religion et de barbarie, surtout chez un homme aussi éclairé que Galvano ; mais reportant ensuite ma pensée sur le lugubre spectacle dont ce' lieu avait été le théâtre, des réflexions plus mûres me suggéraient qu'il était bien difficile au malfaiteur vagabond et fugitif de revenir aux vertus chrétiennes sans exposer sa vie à de continuels dangers. Et pourtant, me disais-je, l'idée de Dieu est l'unique soutien qui reste à l'homme séquestré du sein de sa famille, haï de ses semblables, ou persécuté par eux : l'effet de cette vérité, je le ressentais alors moi-même ; car jamais je n'avais médité aussi sérieusement sur l'Être suprême et la vie future, que je le fis en ce lieu et en cet instant, entre deux tombeaux, à la vue de mon pays natal, prêt à me bannir dans quelques