‹ Histoire des CorsesChapitre 143 sur 408 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

heures et pour toujours du commerce des hommes, et à renoncer à toutes les consolations comme à toutes les garanties de la vie civile.

J'avais hâte d'abandonner ce désert de funeste mémoire, et je marchai avec empressement sur les traces du chien qui, au signe de son maître, s'avançait vers les gorges de Felce. A mesure que je passais au-dessous des rochers sourcilleux et des hautes esplanades toutes couvertes d'arbres, qui assombrissent le vallon, à chaque pas qui nous rapprochait du village, des frémissements inconnus, d'horribles palpitations agitaient mon cœur. Le bruissement des arbres, le vol et le cri des oiseaux qu'effarouchait notre passage, me faisaient tressaillir et reculer d'effroi ; l'ombre mouvante des buissons, un jappement léger ou la moindre halte de Brusco, les perches chaperonnées des jardins, la fumée lointaine provenant des charbonnières ou des jachères en feu, et les coups de sifflet des bergers sur la montagne, m'inspiraient des alarmes et éveillaient mes remords. Tout me paraissait à craindre, jusqu'à mon compagnon de voyage ; je me redoutais moi-même le premier ; car si l'idée du crime que j'avais juré de commettre me pénétrait d'horreur, j'en détestais également le repentir, soit à cause de la haine vivace que je gardais à mon ennemi, ou de peur de rencontrer un plus puissant et plus terrible adversaire dans le complice que je m'étais choisi.

Galvano décida que nous passerions la nuit sur une hauteur à un mille environ au-delà du défilé de Felce ; et voyant que je cherchais le refuge d'une grotte voisine pour me garantir du vent froid et humide qui venait de la montagne, il s'y opposa en me disant que sur le territoire de sa piève, le bandit doit dormir en plein air, et ne jamais s'abriter que dans les temps de bourrasque ou de neige : seulement, il me conseilla de profiter de la grotte pour y mettre mon arc,

dont la fraîcheur de la nuit aurait pu faire briser la corde. Aie bien soin, poursuivit-il, de presser ton manteau contre la poitrine, et tâche surtout de te préserver du rhume. La saison est bonne, et l'air de ce lieu fort sain, quoique des affections catarrhales s'y gagnent aisément. Un accès de toux qui te surviendrait nous exposerait à de grands dangers, et particulièrement pendant la journée de demain. Il est vrai qu'une fièvre ou une pleurésie aurait des inconvénients plus fâcheux encore ; mais quant à cela, la bonté de ta constitution me rassure. Le froid, le jeûne, la crainte, m'avaient un peu transi, lorsque affublé de mon manteau, je me couchai sur la terre nue. Tout en feignant de m'assoupir, je pensais en moi-même que les animaux auxquels l'homme fait la guerre la plus acharnée, avaient un lit meilleur que le nôtre, et y reposaient plus sûrement. Les tristes événements arrivés dans le voisinage, et le crime dont nous avions ajourné l'exécution au lendemain, se présentaient alternativement à mon esprit avec leurs terribles conséquences. Je songeais à ce Brandolacci©, dont le nom avait été pour moi, dès l'enfance, un symbole d'horreur et d'infamie ; et pourtant, naguère j'avais entendu mon camarade parler de lui avec éloge. Je me souvins qu'à l'âge de dix ans, me trouvant dans un pays de la Romagne avec plusieurs autres Corses, je ne fus nullement affecté d'apprendre la mort de ce brigand, et que la physionomie de mes compatriotes exprimait la même indifférence ou plutôt un air de satisfaction ; je me rappelai encore avoir, à cette occasion, entendu sans me plaindre, des paroles de blâme et d'insulte contre ma patrie sortir de la bouche des étrangers. Eh ! quoi ! me disais-je, mener une vie pleine de maux, d'angoisses et de fatigues, une vie plus misérable et plus dure que celle de la brute, pour mourir dans l'opprobre, pour porter la désolation et la honte au sein de sa famille, pour déshonorer son pays ! Dans la solitude où nous étions

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