CHAPITRE XI. iOl
et au milieu du silence de la nuit, l'idée d'un Dieu, éternel témoin de nos actions et de nos pensées, se développait, s'agrandissait en moi, occupant et subjuguant toutes les facultés de mon âme. Parmi ces méditations aussi involontaires que douloureuses, ma conscience agitée par le remords me reprochait non seulement le projet de mon crime, mais le simple contact du bandit, dont la société me paraissait un crime continuel. Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée de Galvano qui s'étendit à mon côté. Étroitement enveloppé dans son manteau, il saisit les deux pans du mien, puis, selon la coutume des contumax, ayant écarté mes jambes pour y engager les siennes, il parut s'endormir. Je ne savais pas au juste si le bandit feignait, à mon exemple, ou si de sa natnre il avait le sommeil très léger et très inquiet ; quoi qu'il en soit, au moindre mouvement que je fisse du pied ou des reins, à chaque soupir ou faible murmure qui s'échappât de ma poitrine, je ressentais une secousse de sa part, suivie d'une sorte de grognement ou d'une toux sèche et convulsive, que le chien, accroupi à nos pieds, accompagnait de ses hurlements plaintifs et en se secouant à son tour. Mon insomnie fut affreuse et pleine d'angoisse. Toutes les fotigues, toutes les tortures du corps et de l'âme que j'endurais depuis sept jours, semblaient s'être réunies pomme faire éprouver en une seule sensation l'effet de leurs atteintes successives. Me rappelant alors les paroles de Galvano à notre première entrevue sur la montagne ; Aux peines extrêmes que je souffre, me disais-je, manquent cependant encore et le poids des haines privées, et celui de la haine publique ; aucun forfait réel ne me fait encore sentir les véritables aiguillons du remords ; je ne porte pas encore imprimés sur mon front, ni l'infamie, ni le sceau réprobateur de l'homicide Gain ; et en raisonnant ainsi, je cherchais à me figurer quel serait mon état après la consommation
d'un premier crime, lorsque, devenu malfaiteur, la compagnie des malfaiteurs, mes semblables, deviendrait pour moi une nécessité et comme la condition désormais indispensable de mon existence. Je ne trouvai ni relâche ni refuge contre ces cruelles réflexions, je ne trouvai ni repos ni soulagement au martyre de ma conscience, qu'en tournant mes regards vers ce Dieu qui lit au fond de nos cœurs, et qui sans doute venait d'insinuer en moi l'heureuse et salutaire pensée de recourir à lui. J'abjurai dès lors mes serments de vengeance ; j'implorai mon pardon de ce Dieu de bonté qui jadis, le pardon à la bouche, expirait pour nous ; et le prenant à témoin de mes résolutions nouvelles, je lui promis de me conserver pur de tout crime, en présence même de la mort. Je fis vœu en outre, si l'arrêt de la miséricorde divine avait déjà décidé que je survécusse à mon repentir, de consacrer le reste de mes jours au service des autels, à l'édification et à l'enseignement de mes concitoyens. L'engagement intérieur et solennel que je venais de prendre me rendit la force et le calme ; je dormis du sommeil le plus paisible et ne m'éveillai qu'aux aboiements du chien et à la voix de Galvano qui m'appelait.
L'aube naissante dissipait les ténèbres. Dégagés des vapeurs de la veille, les sommets des collines et des montagnes apparaissaient dans toute la pureté de leurs contours, au milieu d'un air calme et azuré ; les quatre îles qui ceignent la Corse du côté du levant se détachaient de l'horizon, et les rivages du continent, invisibles durant le jour, nous offraient si distinctement leurs bords sinueux et escarpés, qu'on eût dit que, par une impulsion miraculeuse, ils se fussent rapprochés de nous. Galvano était monté sur un lieu élevé d'où planaient au loin ses regards immobiles et plus attentifs que de coutume. Sa poitrine aspirait avidement le parfum matinal des fleurs et les émanations pénétrantes du lentisque, du