CHAPITRE XI
il m'avait antérieurement accueilli en ce lieu même : Mon cher neveu, ajouta-t-il, ne t'avais-je pas promis qu'en huit jours j'aurais fait de toi un autre homme ? Tu vois maintenant de quelle sorte j'ai tenu parole. Je prévoyais bien que pour te rendre à la raison, il ne fallait rien moins que les rudes et utiles épreuves par lesquelles je t'ai fait passer. La façon dont tu as triomphé de la dernière me démontre enfin la sincérité de ta conversion qui, je l'espère, sera durable. Tandis qu'il me parlait, mes yeux, attachés sur les siens, le voyant pénétré d'une profonde émotion, versèrent des larmes de reconnaissance et de joie ; je n'en réprimai le cours qu'après m'être senti soulagé, et que mon ame fut entièrement remise de son trouble. Reprenant alors du courage et de la confiance : Ah ! s'il est vrai, lui dis-je, que vous ayez pris tant de peine pour me rendre à moi-même, c'est une preuve manifeste que vous aussi, depuis longtemps, vous êtes revenu de vos propres erreurs. J"espère donc, je compte recevoir de vous en ce jour une double consolation. Ah ! oui, mon excellent oncle, au nom de mon père auquel vous portâtes un attachement si tendre, au nom de ce que vous avez au monde de plus cher et de plus sacré, fuyez, je vous en conjure, fuyez avec moi cette infâme solitude, renoncez dès à présent à l'indigne vie que vous menez ; pour une âme telle que la vôtre, cette vie doit être horrible, insupportable. Au nom du Ciel, souvenez-vous que les sentiments que je vous exprime vous appartiennent, puisque vous seul les avez gravés avec tant de force au fond de mon cœur. Depuis trop longtemps votre naturel sensible et bienfaisant se cache à tous les regards ; depuis trop longtemps il se déguise sous un masque odieux ; permettez que le monde puisse enfin le connaître et l'apprécier, et tous, jusqu'à vos propres ennemis, suniront, j'en suis sûr, pour vous pardonner, pour rendre un juste hommage à vos vertus. Suivez-moi donc, car c'est à
moi d'être votre guide, et de reconnaître en quelque sorte le bienfait signalé dont je vous suis redevable. Divulguer les rares et secrètes perfections de votre âme, vous concilier l'estime et l'amour des gens de bien, telle est la première tâche que s'imposera mon zèle et qu'il trouvera mille douceurs à remplir ; mais quoi qu'il puisse arriver, dussé-je y rencontrer la mort, mes soins vous feront trouver un asile, et vous procureront des appuis et des défenseurs. A ces mots, dans l'ivresse de ma reconnaissance et de mon affection, je me précipitai entre les bras du bandit, et je l'aurais longtemps pressé contre mon cœur, si avec une dignité modeste et toutefois affectueuse il n'eût réprimé la violence de mes transports. Je le sens, me dit-il ensuite, pour opérer ta guérison j'ai usé d'un remède bien amer, bien nauséabond, et la dose était un peu forte ; mais je voulais en rendre l'effet infaillible, et le voir de mes propres yeux. Pauvre jeune homme ! Une semaine de la belle saison, passée au milieu des makis, a donc suffi pour te déconcerter ! Mais la vie agreste qu'ensemble nous avons menée sous un ciel pur et sans nuages, n'est qu'un jeu, qu'une ébauche informe auprès de celle que tu aurais menée pour toujours, si dès le premier instant je n'eusse détourné tes pas de la carrière du crime. Tu as nourri quelque temps, peut-être, de coupables pensées ; mais console-toi, puisque la pénitence a suivi la faute de si près. Quant à moi, et au sermon que tu viens de me faire, les choses sont bien loin d'aller comme tu l'imagines. S'il était en mon pouvoir de changer de vie, crois-tu que j'aurais attendu tes exhortations ? Eh ! plût au Ciel que je puisse éprouver un repentir sincère, et travailler aussi heureusement à ma conversion que j'ai contribué à la tienne! mais, crois-moi, Pietro, en ces lieux, sur ma terre natale, ma conversion est tout-à-fait impossible. Bien plus, mes pareils doivent craindre et éviter le repentir.