‹ Histoire des CorsesChapitre 147 sur 408 · CHAPITRE XI. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI. i

comme l'on fuit un ami dont on a découvert la trahison, ou un ennemi domestique dont les embûches menaceraient nos jours. Telle est, Pietro, ma fatale condition, et telle serait maintenant la tienne, si le crime que tu méditais, il y a huit jours, eût souillé ta main.

En discourant de la sorte, Galvano s'éloignait peu à peu des gorges de Felce, et moi, pénétré d'une admiration croissante pour cet homme, dominé par le sentiment de l'affection la plus vive, je le suivais, traversant des chemins abrupts, et des ravines alors desséchées et buissonneuses qui vont aboutir à la plage de Bravone. Comme je lui rapportais les termes du vœu mental que j'avais fait à ses côtés : Pietro, me dit-il en souriant, quant à ta promesse d'embrasser la prêtrise, elle te fut arrachée par la seule pensée d'un péril chimérique ; en conséquence je te délie avec plaisir, autant qu'il peut dépendre de moi, de l'obligation qu'elle t'impose; mais à l'égard de ta résolution de vivre innocent et vertueux, j'espère que pour y persévérer et t'abstenir du crime, tu n'auras pas même besoin d'y songer. Si toutefois une maudite tentation du genre de la première venait de nouveau te troubler la cervelle, sache que tu es encore loin d'avoir une idée juste et complète du véritable malfaiteur, de l'homme qui est devenu l'ennemi de l'homme ; tu n'as point éprouvé et ne pourrais même te figurer jamais les tourments, les terreurs et les malédictions attachés à cette infernale existence. Tu n'as pas encore appris que ce courage extraordinaire que plusieurs admirent en nous comme l'unique vertu qui nous reste, n'est au fond que le dégoût d'une vie exécrable, joint au mépris de nous-mêmes. Qu'il te suffise enfin de savoir que durant les longues années de ma contumace, je n'ai jamais éprouvé un plaisir pur et de quelque durée, si ce n'est celui que je goûte en ce jour, où mes actions et mes paroles ont réussi à te détourner de la route de perdition

et de déshonneur dans laquelle je suis malheureusement engagé.

Telle était la nature de nos entretiens, le long de la route, lorsqu'arrivés à la marine de Ghiatra, nous vîmes un brigantin armé en guerre s'avancer à rames sourdes vers une anse auprès de l'embouchure du Bravone. Galvano baissa la voix, et se tint immobile derrière une roche avec un air de méfiance et d'inquiétude. Mais à un coup de sifflet parti de la chiourme, et à l'aspect d'un homme sur les écueils qui servent à la fois de promontoire au rivage et de lieu de débarquement, il précipita sa marche de ce côté.

En l'homme que nous venions d'apercevoir je reconnus le personnage qui se trouvait avec mon oncle, à la première visite que j'allai lui rendre sur le Saint-Alexis. A un signe de cet étranger, Galvano prit congé de moi, et je n'eus pas même le courage de lui demander quelle était sa direction ; mais après mes offres de service, comme je lui promettais de garder sur son compte le plus inviolable secret : Le mystère est superflu, me dit-il ; je puis enfin passer une fois pour honnête homme sans risquer ma vie. Tu dois me promettre au contraire (et c'est l'unique faveur que je te demande) de déclarer partout ce que tu as vu, entendu et souffert dans la solitude des forêts et des montagnes ; et tu pourras le faire sans crainte de me nuire, car ce bâtiment est destiné à me transporter au moment même loin de notre commune patrie. Engage-moi donc ta parole de rendre publique, par tous les moyens qui seront en ton pouvoir, l'histoire de ces huit derniers jours : tu te laveras ainsi de l'opprobre d'avoir été si longtemps le camarade et le convive d'un bandit ; et moi, en abandonnant pour toujours la terre natale, j'aurai du moins la consolation de donner par ton moyen une preuve de ma résipiscence à mes compatriotes, et à quelques-uns d'entre eux, peut être, un utile enseignement.

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