CHAPITRE XI. i
Galvaiio entendit avec joie et reconnaissance la promesse que je lui fis de remplir ses philantliropiques intentions ; mais par un sentiment d'honorable et scrupuleuse délicatesse, il fit un pas en arrière et retira sa main, lorsque je m'approchais pour Tétreindre dans la mienne, en témoignage de ma foi, et prêt à le suivre encore. Ayant alors exigé que je me séparasse de lui, il reçut l'expression verbale de mes derniers adieux, et s'empressa de rejoindre le compagnon qui l'attendait.
Je repris seul et en versant un torrent de larmes la route d'Alesani, laissant mon oncle avec cet étranger, qui n'était autre, comme je le sus plus tard, que le père Guillaume de Speloncato, religieux observantin, illustre par ses talents et la sainteté de sa vie, et dont les prédications avaient mis fin à beaucoup d'inimitiés, opéré de nombreuses conversions et provoqué, suivant le pieux usage des missionnaires, d'abondantes aumônes pour la rançon des chrétiens retenus esclaves en Barbarie. J'appris aussi que ce bon moine avait plusieurs fois endossé le costume séculier pour se dérober aux fureurs des partis et à la jalouse rivalité des passions et des intérêts politiques du temps. Il allait actuellement en Afrique, accompagné de plusieurs Pères de la Merci, dans le but de rendre à leur patrie une foule de Corses estimables et vertueux qui depuis longtemps gémissaient dans les bagnes d'Alger.
Quand du haut d'une colline je tournai les yeux vers la mer, j'aperçus l'esquif où étaient les deux passagers, gagner le brigantin à force de rames, et ne pus contempler sans ctonnement cet homme impassible, endurci aux plus grands malheurs, qui pleurait à chaudes larmes en s'éloignant d'un rivage pour lui si funeste. Mes regards, accompagnant ensuite le navire qui, favorisé par un vent frais du nord-ouest, prenait le large vers le midi, distinguèrent Galvano à la proue, lorsque pour dernier salut il déchargea son arquebuse, et
aussitôt après la jeta dans les flots avec sa lance et le masque de fer.
Tous les habitants de mon village savent comment, rentré dans mes foyers et redevenu le jeune homme le plus content et le plus paisible d'Alesani, je me réconciliai non seulement avec mes adversaires, mais pris à tâche d'apaiser plusieurs inimitiés fort anciennes qui troublaient alors ma piève et les cantons voisins, entreprise où j'eus le bonheur de réussir ; car le retour des Orateurs du peuple, envoyés à la Cour de Milan, et l'arrivée du nouveau Lieutenant dans l'Ile, muni de la sanction de notre Statut national, avaient réprimé l'ambition des Caporaux et des seigneurs de Ginarca, et remis sur un meilleur pied les affaires de ce malheureux pays.
Mes concitoyens savent encore que, regardant mon vœu comme un ordre du Ciel, je voulus m'en acquitter envers Dieu d'abord, en consacrant ma vie entière au service de son culte ; et maintenant j'achève de l'accomplir en toutes ses parties ainsi que ma promesse envers Galvano, par ce récit fidèle, rédigé pour l'édification de mes compatriotes, et dédié en tribut d'amour et de reconnaissance à la mémoire de mon digne Instituteur.