‹ Histoire des CorsesChapitre 157 sur 408 · LA TOUR DE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

LA TOUR DE SÉNÈQUE

Melius latebam procul ab invidiœ malis Remotus inter Corsici rupes maris.

OcTAviE (Trag. rom.)

La tour de Sénèque se voit déjà de la mer h plusieurs milles de distance. Comme une noire colonne sur un gigantesque bloc de granit isolé qui domine les autres hauteurs, elle surgit solitaire, voilée de brouillards, pleine d'une horrible mélancolie ; autour d'elle s'étend la montagne aride et déserte, et plus loin, des deux côtés, la mer.

Si, comme l'affirme l'ingénieuse tradition, le Stoïcien a passé ici huit années d'exil, sur ce trône élevé vers le ciel, au milieu du silence de ces rochers sauvages, il me semble que le lieu convenait bien à un philosophe pour faire de sages réflexions sur le monde et la destinée, et se livrer à la contemplation des éternels éléments. Le génie de la solitude est pour les sages le meilleur des maîtres. Il aura sans doute expliqué le monde à Sénèque et, pendant les nuits tranquilles, il aura fait sentir la vanité de la grande Rome à l'exilé mécontent. Revenu de l'exil, le philosophe pouvait bien, en voyant les horreurs du règne de Néron, regretter parfois la solitude de la Corse. Il existe une vieille tragédie romaine, Octavie, ayant pour sujet le sort tragique de l'épouse

de Néron. Sénèqiie, qui figure dans la pièce comme un personnage moral, y fait entendre ces plaintes (i) :

« Puissante Fortune, fallait-il me tirer de la retraite où j'étais heureux, et, me montrant un visage riant, mais perfide, m'appeler à ce poste élevé où je me vois entouré de périls, et d'où ma chute ne sera que plus terrible ? Combien je regrette ma solitude sauvage, au milieu des rochers que baigne la mer de Corse ! A l'abri des fureurs de l'envie, libre et disposant de moi-même, je pouvais me livrer tout entier à mes études chéries. Avec quel ravissement j'admirais le ciel, ce chef-d'œuvre de la nature qui a produit tant de merveilles ; le soleil et sa marche auguste ; l'harmonie de l'univers, le retour de la nuit, le disque de Phébé, son cortège brillant d'étoiles, et cet éclat resplendissant dans l'immensité de l'espace ! Si ce monde vieillit, s'il doit retomber dans la confusion du chaos, nous touchons sans doute à ce jour suprême, où la race impie des humains sera écrasée par la chute du ciel. j>

L'étroit sentier que je suivais sur la montagne était roide et partout jonché de débris de roches. Au pied de la tour, à peu près à mi-côte, se trouve un couvent de Franciscains, abandonné et comme perdu dans les rocs et les buissons qui le masquent entièrement. Les bergers et les figuiers sauvages habitent maintenant sous ses voûtes, où le corbeau croasse un Deprofundis. Mais le Matin et le Soir viennent y faire une muette prière et allumer pour le divin sacrifice une touffe de menthe, de cityse ou de myrte sauvage. De tous côtés quels suaves arômes de plantes ! Quel silence dans les montagnes et sur la njer !

(1) Pour les eitations de Sénèque nous suivons la traduction de la collection Nisard.

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