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CHAPITRE IV

Nous touchions à la tour de Sénèque. En nous aidant des pieds et des mains, nous étions arrivés jusqu'aux murs. Pour y entrer il faut s'accrocher aux saillies et, suspendu ainsi sur l'abîme, grimper jusqu'à une fenêtre. Il n'y a pas d'autre moyen de pénétrer dans la tour. Les ouvrages extérieurs sont complètement détruits ; mais leurs ruines prouvent bien qu'il y avait là un château, lequel a pu appartenir aux seigneurs du Gap ou aux Génois. La tour est ronde et formée de matériaux solides : son couronnement ne présente plus que des débris. Il est difficile d'admettre que cet Aorne ait servi d'habitation à Sénèque ; il est du moins inaccessible aux philosophes moralistes, une race d'hommes qui se plait sur les chemins unis. Sénèque a dû vivre dans les colonies romaines d'Aleria ou de Mariana : le stoïcien, habitué à toutes les aises de Rome, s'y sera arrangé un nid confortable, non loin du rivage de la mer qui devait lui fournir le thon ou le mulet favori.

Sur la tour de Sénèque, je vis passer encore une image de ce monde impérial romain, rayonnant d'une horrible majesté. Qui donc a jamais pu le comprendre? Il me semble parfois que c'est l'antique Hadès et que l'humanité tout entière, prise de folie, y va fêter dans le crépuscule un carnaval diabolique, dansant devant le trône de l'empereur une monstrueuse sarabande. Et l'empereur est assis là, morne et grave comme Pluton, et de temps en temps il éclate d'un fou rire. Et parmi les polichinelles on aperçoit le vieux Sénèque qui s'avance accompagné de sa baignoire.

Un Sénèque même peut avoir quelque chose de tragicomique. Voyez-le sous la figure à la fois touchante et risible de l'antique statue qui porte son nom. Il est nu, avec un linge passé autour des reins, dans la baignoire où il va mourir. Son attitude fait vraiment pitié : à genoux, il gémit d'un air lamentable. On dirait un Saint-Jérôme ou quelque péni-

tent amaigri ; et cependant il provoque le rire, comme certaines figures de martyrs que la forme insolite de leurs souffrances rend souvent tragi-comiques.

Sénèque naquit à Cordoue en Espagne, trois ans avant Jésus-Christ, d'une noble famille de chevaliers. Il eut pour mère Helvia, femme d'un esprit supérieur, et pour père Lucius Annaeus, rhéteur renommé, qui s'établit à Rome avec sa famille. Au temps de Galigula, Sénèque, le fils, se distinguait déjà comme orateur et philosophe stoïcien : son heureuse mémoire aida beaucoup à sa réputation. Lui-même rapporte que, si on lui disait deux mille noms, il pouvait les répéter aussitôt et dans l'ordre où il les avait entendus, et qu'après une seule audition il lui était facile de réciter sans faute plus de deux cents vers.

Il jouissait à la cour de Claude de la plus grande considération, lorsque Messaline l'accusa d'entretenir un commerce amoureux avec la fameuse Julie, fille de Germanicus, la plus impudique des courtisanes romaines. L'accusation est doublement comique : elle vient d'une Messaline et elle nous montre le moraliste Sénèque comme une espèce de Don Juan. Je ne sais ce qu'il faut penser de cette histoire scandaleuse : Rome était alors bien frivole, et il n'y a rien de plus bizarre que ses caractères. Julie fut mise de côté, et notre Sénèque — Don Juan relégué en Corse au milieu des barbares, et transformé ainsi en handito. On ne pouvait imaginer alors de châtiment plus redoutable : être banni de Rome, c'était l'être du monde. Sénèque passa huit années en Corse, et je ne saurais pardonner à ce vieil ami de n'avoir trouvé rien à dire, rien à noter sur la nature, l'histoire ou les mœurs de ses farouches habitants. Un seul chapitre sur la matière aurait de nos jours une valeur inappréciable. Mais ce silence caractérise bien le Romain. L'homme était alors arrogant et borné, sans la moindre sympathie pour

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