‹ Histoire des CorsesChapitre 159 sur 408 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'espèce humaine. Aujourd'hui, nous regardons h nature et l'histoire avec des yeux bien différents.

Pour l'exilé Sénèque la Corse n'était qu'un horrible cachot. Ce qu'il en dit dans sa Consolation prouve combien peu il la connaissait. Bien qu'elle fût, en effet, plus inculte que de nos jours, sa nature était pourtant aussi grande. Sénèque a composé sur la Corse cette cpigramme qui se trouve dans ses œuvres poétiques :

Corse, antique Cyrnos, qu'autrefois cultiva L'aventurier des bords de la Phocide ; Moindre que la Sardaigne et plus grande qu'Ilva, Corse, horrible séjour, quand sur la plage aride Le soleil des étés darde ses traits brûlants, Quand Sirius en feu dessèche les torrents; Corse inhospitalière, où l'étranger succombe, Epargne un exilé, car l'exil c'est la tombe. 0 terre ! sois légère aux cendres des vivants.

On conteste à Sénèque une autre épigramme ; mais je ne vois pas pourquoi le poète mécontent n'aurait pas pu la composer aussi bien que l'un des nombreux exilés qui, de son temps ou après lui, furent relégués en Corse. La voici :

Parmi d'affreux rochers ces bords nus et sauvages

N'offrant partout à l'œil que déserts sans abris ;

Le printemps n'y voit pas naître ses doux ombrages.

Ni l'été ses moissons, ni l'automne ses fruits ;

Jamais, quand l'hiver sombre au loin blanchit les plaines,

La liqueur de Pallas sous mon toit n'a brûlé ;

Point de pain, point de feu, point de fraîches fontaines :

Qu'y trouver? Un exil ; qu'y voir? Un exilé.

Les Corses n'ont pas épargné Sénèque dans leur vengeance. Comme il a si mal parlé d'eux et de leur pays, ils lui ont attribué une curieuse aventure ; et c'est le seul fait que la

tradition populaire rapporte sur le séjour du philosophe en Corse. La voici : Sénèque était une fois dans sa tour, regardant les contrées horriblement sauvages qui s'étendaient à ses pieds. Il aperçut de jeunes femmes qui parurent aimables à ses yeux. Descendant de son trône élevé, le fils du Ciel se mit à briguer les faveurs des filles de la terre. Il daigna même admettre une jeune bergère à l'honneur de ses embrassements. Mais pendant qu'il se délectait ainsi comme un simple mortel, il fut surpris par les parents de la jeune fille, qui le saisirent et flagellèrent sa partie terrestre avec des orties. Depuis lors l'ortie croît obstinément près de la tour de Sénèque ; c'est en quelque sorte une plante symbolique placée sous les yeux des philosophes moralistes comme un avertissement. Ortica di Seneca ! c'est ainsi que les Corses l'appellent encore.

Pauvre Sénèque ! Il ne peut pas se tirer des situations tragi-comiques. Un Corse me demanda un jour : « Vous avez lu ce que Sénèque a écrit sur nous ? Ma era un birbone (c'était un fripon) ! » Seneca morale, dit Dante. Seneca birbone, dit le Corse. C'est encore un signe du patriotisme de ce pays.

L'infortuné a exhalé d'autres plaintes dans ses vers, une épigramme adressée à Cordoue, sa ville natale, et quelquesunes à ses amis. C'est bien certainement en Corse qu'il a écrit sa Médée, si toutefois il a jamais composé les tragédies qui portent son nom. Pour chanter les Argonautes, y avait-il un lieu plus propice que cette île au milieu de la mer mugissants ? C'est là que le poète pouvait mettre dans la bouche du chœur ces vers remarquables, qui sont comme une prophétie de l'arrivée de Christophe Colomb :

« Quelques siècles encore, et l'Océan ouvrira ses barrières ; une vaste contrée sera découverte, un monde nouveau apparaîtra au-delà des mers, et Thulé ne sera plus la limite de l'univers. »

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