CHAPITRE VI. U
Mais les événements survenus à Rome l'arrachèrent bientôt à son exil : la tête de Polybe était tombée et Messaline avait subi le dernier supplice. Claude était tellement abruti qu'il oublia l'exécution de sa femme : quelques jours après, il demanda, au moment de se mettre à table, pourquoi Messaline ne venait pas. Pendant que ces horreurs tragi-comiques se passaient à Rome, on y vit reparaître notre handito corse, cet excellent consolateur : Agrippine, nouvelle épouse de Claude, l'avait fait appeler pour lui confier l'éducation de son fils Néron, alors âgé de onze ans. Sénèque précepteur de Néron ! Peut-on rien imaginer de plus grotesque et de plus hideux?.... Sénèque arriva donc à Rome, et remercia les dieux de ce qu'ils le destinaient à faire d'un enfant le maître du monde. Il espérait remplir la terre de son propre génie en le communiquant au jeune Néron. Que de peines il se donne, où le sérieux se mêle au comique, pour élever un jeune chat-tigre dans les principes du stoïcisme ! Sénèque trouva d'ailleurs chez son disciple un esprit plein de promesses, une matière encore vierge que l'école n'avait point gâtée ; car Néron avait grandi dans une sainte ignorance : jusqu'à l'âge de douze ans il avait eu pour amis intimes un barbier, un cocher et un danseur de corde. C'est de la main de ces derniers que Sénèque reçut l'enfant destiné à commander aux dieux et aux hommes. Comme le philosophe fut exilé en Corse la première année du règne de Claude et qu'il rentra à Rome huit ans après, il put, pendant plus de cmq ans encore, se récréer de la vue de « ce Dieu sur la terre et de cet astre divin. » Mais un jour Claude vint à mourir (Agrippine lui avait administré du poison préparé par la fameuse Locuste) ; et cette mort fournit à Sénèque l'occasion longtemps désirée de se venger de son ancien ennemi. Sa vengeance fut terrible : il écrivit VApokolokyntose, satire pétillant d'esprit, d'une audace incroyable et qui pos-
sède toute l'originalité des œuvres de Lucien. Le titre même est original. C'est un mot inventé par Sénèque, parodiant l'apothéose ou déification des empereurs : il signifie ciicurhifhcation ou métamorphose de Claude en citrouille. Il faut voir cette satire : elle caractérise une époque. Ainsi donc à Rome, sous le gouvernement absolu d'un despote, la bouche humaine pouvait proférer de telles ignominies, l'empereur qui venait à peine de mourir pouvait être publiquement bafoué, comme un polichinelle vulgaire, par son successeur, par sa famille, par le peuple, sans que l'empire lui-même fût atteint dans sa majesté ! Dans cette société romaine tout semble ironie ; c'est un monde bizarre, plein d'accidents terribles ou burlesques, une véritable Fête des fous.
Sénèque parle avec toute la liberté d'un masque, comme un Pasquino romain. Il débute ainsi :
(( Ce qui se fit au ciel, avant le troisième jour des ides d'octobre, Asinius Marcellus, Acilius Aviola étant consuls, nouvel an, à l'aurore de ce bienheureux siècle, je veux l'apprendre à nos neveux. Je ne dirai rien par rancune ou par reconnaissance. Que si l'on s'enquiert d'où je tiens cette véridique histoire, premièrement, s'il ne me plaît, je ne répondrai pas. Qui pourrait m'y forcer ? Je n'ignore pas que j'ai gagné ma liberté le jour où mourut celui qui justifia ce proverbe : // faut naître ou roi ou fou. — S'il me convient de répondre, je dirai ce qui me viendra à la bouche. » Puis il affirme plaisamment qu'il tient son histoire de ce sénateur qui vit Drusilla (sœur et amante de Caligula) monter au ciel sur la voie appienne (Lucius Géminus reçut de Caligula 250,000 deniers de récompense pour cette déposition effrontée). Le même Sénateur, dit-il, vit Claude monter au ciel d'un pas inégal.
« On me comprendra mieux, continue Sénèque, si je dis