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CHAPITRE vil. lS

prétoire, et pour l'apaiser, Sénèque lui avait abandonné toutes ses richesses, allant vivre lui-même dans une retraite absolue. Mais ses ennemis l'accusèrent de complicité dans la conspiration de Galpurnius Pison, où fut aussi impliqué, et non à tort, le célèbre poète Lucain, neveu de Sénèque. La conduite de Lucain fut incroyable : il fit de lâches aveux, s'abaissa aux plus honteuses prières, et s'autorisant de l'illustre exemple du parricide impérial, il dénonça sa propre mère, qui était innocente, comme faisant partie de la conjuration. Mais il ne put se sauver par cette ignominie. Condamné à se donner lui-même la mort, il rentra chez lui, écrivit à son père Annœus Mêla Sénèque au sujet de certaines corrections à faire à son poème, dnia fort bien, puis avec la plus grande tranquillité du monde il s'ouvrit les veines.

En présence de la mort, le faible Sénèque se montre plein de grandeur, de noblesse et de dignité : il a presque la sérénité de Socrate et le calme de Gaton. Il choisit la mort par hémorrhagie et permit à son héroïque épouse Pauline de mettre de la même manière fm à ses jours. Ils se trouvaient tous deux à quatre milles de Rome, dans leur maison de campagne, au milieu de serviteurs et d'amis. Néron inquiet dépêcha son tribun à la villa pour voir ce qui s'y passait. On revint en toute hâte lui annoncer la mort imminente de Pauline. Il donna aussitôt l'ordre de l'empêcher. Les esclaves serrèrent les veines de l'épouse de Sénèque, arrêtèrent l'hémorrhagie, et Pauline, sauvée malgré elle, survécut quelques années à son mari. Cependant, le vieux Sénèque voyait le sang ne s'échapper de ses veines qu'avec une douloureuse lenteur. Il prit du poison des mains de Statius Annœus, mais sans résultat. Il se fit mettre alors dans un bain chaud, et dit en aspergeant de cette eau les esclaves qui l'entouraient : (( Je la consacre à Jupiter sauveur. » Comme il ne pouvait pas même mourir ainsi, il se fit transporter dans un

bain de vapeur très chaud, et mourut suffoqué dans sa baignoire. Il était âgé de soixante-huit ans.

Après cela, qui pourrait encore en vouloir au philosophe ? Ce fut un homme d'une époque avilie, '^ù h talent, et l'amour de la vérité et de la science s'unissaient aux faiblesses les plus vulgaires. Ses écrits ont exercé une grande influence sur tout le moyen-âge ; ils ont tourné plus d'un esprit vers un haut idéal et purifié plus d'un cœur de la souillure des passions. Ainsi donc, ô Sénèque, séparons-nous réconciliés.

ÉPIKOLOKYNTOSE A SÉNÉQUE

Et maintenant, mon ami de Carrare, toi qui n'as pas un cœur de marbre, — passe-moi la zîicca, cette coupe corse — que nous avons remplie de vin doré et pétillant de Pino, — et faisons aux mânes de Sénèque des libations expiatoires. — Et toi, philosophe, qui fus jadis soumis à de si longues épreuves — relégué sur ce roc sauvage battu par les flots, dans cette île aux forêts épaisses — où je poursuis maintenant mon pénible voyage ; — Sénèque, toi qui m'as souvent fait honneur au milieu des Cicones de Kœnigsberg — (là toujours les paisibles couronnes de Minerve — brillent sur le front des penseurs stoïciens, — mais les branches odorantes d'Apollon se flétrissent dans ces frimas) ; — toi qui dans la ville des Barbares m'as souvent apporté les consolations de Rome ; — écoute-moi sur cette tour orageuse, où les nuages viennent se poser. — Accorde-moi l'hospitalité, ne la refuse point à un ami : — car le vivant est bien heureux lorsque dans l'infernal empire — une ombre familière le protège contre les noires puissances. — Éveille maintenant tes compagnons, — ceux-Ji surtout que leur héroïsme a rendus immortels, — et prie-les de se montrer favorables au voyageur — dans les plaines du Latium, lorsqu'il s'arrêtera à l'ombre

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