CHAPITRE IX
signe de la croix. La lumière de la lune qui, traversant de noirs nuages, se projetait sur la mer, la crainte d'une tempête, cette côte éclairée de sinistres lueurs, enfin la vue de Sainte-Catherine firent naître parmi l'équipage et les passagers une de ces émotions irrésistibles qui se traduisent toujours par un conte de revenants. Les matelots se mirent à raconter toutes sortes de sorcelleries. L'un des passagers, un esprit fort, ne voulant pas donner lieu de croire à un étranger que tous les Corses étaient superstitieux, haussait constamment les épaules aux récits de ses compatriotes et montrait même quelque mauvaise humeur de ce que je daignais y prêter l'oreille. Mais un autre confirmait le dire des bateliers en ajoutant toujours : « Des sorcières, je n'en ai jamais vu de mes propres yeux ; mais la magie existe certainement. » Moi-môme j'affirmai que je croyais aux sorcières, que j'avais eu l'honneur d'en connaître et des meilleures. Le partisan de la magie (c'était un habitant de Luri) me permit de pénétrer le fond de ses mystérieuses études : comme on vint à parler de Londres, il me demanda naïvement si cette ville appartenait à la France. Aussi, me parut-il bien fait pour attiser le feu de la cuisine des sorcières.
En Corse, la sorcière s'appelle strega. C'est un vampire qui aime surtout à sucer le sang des enfants. L'un de nos marins, qui en avait surpris une dans la maison de son père, se donna la peine de me la décrire : elle a la poitrine noire comme la poix et peut prendre à son gré la forme d'une chatte ou d'une jeune fille. Les streghe font beaucoup de mal aux enfants : elles leur jettent le mauvais œil et toute espèce de maléfices (fatture). Elles peuvent enchanter les armes, qui refusent alors tout service. Pour s'en prémunir, on marque la crosse du fusil avec une croix, la meilleure arme contre la magie. Il est toujours bon d'avoir sur soi des reliques et des amulettes, dont quelques-unes préservent des
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balles et de la vénéneuse morsure de l'araignée malmignatto. Les Corses portaient jadis, en guise d'amulette, une de ces pierres de voyage, que l'on mentionne souvent dans les légendes du Nord. On ne trouvait cette pierre qu'à la tour de Sénèque ; elle était quadrangulaire et ferrugineuse. En se l'attachant au-dessus du genou, on était sûr de faire un heureux voyage.
Beaucoup de coutumes païennes se sont perdues en Corse ; mais quelques-unes persistent encore, surtout au milieu des bergers du Niolo. Ainsi il est curieux de remarquer que dans ce pays on conserve l'habitude de tirer de l'examen des os d'un animal des prévisions pour l'avenir. Le devin prend l'omoplate (scapula) d'une chèvre ou d'une brebis ; il la rend polie comme une glace et y lit le sort des personnes intéressées. Mais il faut que ce soit l'omoplate gauche, car, d'après le vieux dicton, la destra spalla (alla, c'est-à-dire l'épaule droite trompe. Plusieurs Corses célèbres ont vu, dit-on, prédire ainsi leur destinée. On raconte que, la veille de sa mort, Sampiero étant à table avec son escorte, un hibou vint se poser sur la maison, et pendant toute la nuit fit entendre son cri lugubre. Un devin prit alors une scapula et, au grand effroi de tous les assistants, il y vit la mort de Sampiero.
Ce fut aussi sur une scapula qu'on lut la future destinée de Napoléon. Il y avait à Ghidazzo un vieux berger, fort connu pour cette science divinatoire. Il vit un jour sur une scapula (Napoléon n'était alors qu'un enfant) la figure bien nette d'un grand arbre dont les branches semblaient toucher au ciel, mais dont les racines étaient faibles et peu nombreuses. Le berger jugea par là qu'un Corse deviendrait le maître du monde, mais que son empire serait de courte durée. Cette prophétie est populaire en Corse : elle a une singulière parenté avec la prédiction sur Cyrus, tirée de l'arbre vu en rêve par Mandane.