CHAPITRE III
LA MORESCA, danse guerrière corse
Ainsi que cF au très braves peuples à l'àme ardente et poétique, les Corses possèdent leur danse guerrière : elle s'appelle la Moresca. On n'est pas d'accord sur son origine : les uns la font remonter aux Maures, d'autres aux Grecs.
Les Grecs nommaient memphitique ou pyrrhique les danses que leur belliqueuse jeunesse exécutait avec le glaive et le bouclier, et ils en attribuaient l'invention à Minerve et l\ Pyrrhus, fils d'Achille. On ne sait comment elles se répandirent en Occident: ce qu'il y a de certain, c'est qu'après les guerres des chrétiens contre les Maures on leur donna le nom de Moresca ; et il semble qu'elles soient encore en usage chez les peuples qui, comme les Grecs, les Albanais, les Serbes, les Monténégrins, les Espagnols et quelques autres, conservent un vif souvenir des luttes gigantesques que le monde vit autrefois s'engager entre chrétiens et infidèles, entre l'Europe et l'Asie.
J'ignore d'ailleurs quelle est la signification exacte de la Moresca : cette danse splendide je ne l'ai vu exécuter qu'une seule fois à Gênes. En Corse, la Moresca porte l'empreinte chevaleresque des croisades, car toujours elle représente un combat contre les Sarrasins, la délivrance de Jérusalem, par exemple, la conquête de Grenade ou la prise des villes d'Aleria et de Mariana par Ugo Colonna. Aussi, comme beau-
coup de danses solennelles chez les anciens, la Moresca a chez les Corses un cachet à la fois religieux et profane, et sa signification historique lui donne un caractère national.
Les Corses ont de tout temps aimé le spectacle de cette danse, surtout aux époques très agitées de leurs guerres nationales. Ces jeux guerriers étaient bien propres à les enflammer au combat en leur rappelant les exploits de leurs pères. Pour un peuple libre et viril je ne connais pas de plus noble distraction que la Moresca, qui est comme la fleur poétique du courage militaire. C'est le seul drame national des Corses, qui, n'ayant pas d'autres plaisirs, représentaient par la danse les hauts faits de leurs ancêtres sur le sol même autrefois baigné de leur sang. Il a pu arriver souvent que de la Moresca ils se soient jetés dans la mêlée des batailles.
Vescovato était le principal théâtre de ces divertissements, comme Filippini le dit dans son histoire. La Moresca y fut dansée en l'honneur de Sampiero et, plus tard, au temps de Paoli. La tradition populaire en garde encore le souvenir. Le dernier spectacle de ce genre eut lieu en 1817.
La représentation la plus intéressante était celle de la prise de Mariana par Ugo Colonna. La ville était simulée par un village. La scène était une place publique ayant pour amphithéâtre les vertes montagnes, où se tenaient des milliers de spectateurs accourus de l'île entière. Qu'on s'imagine ce public, ces hommes farouches en armes, campés sous les châtaigniers et accompagnant du regard, de la parole, du geste cette danse héroïque. Les acteurs, parfois au nombre de deux cents, sont partagés en deux groupes ; tous portent la toge romaine. Chaque danseur tient un glaive dans sa main droite, et dans la gauche un poignard ; la couleur du cimier ou de la cuirasse distingue les Maures des chrétiens. Un seul violon, avec son archet, dirige la danse.
La fête commence. Un astrologue maure, k cheval, vient
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de Mariana ; il porte une longue barbe blanche et est revêtu d'un cafetan. Il regarde le ciel, interroge les astres, et d'un air consterné il présage un malheur. Il retourne à la porte de la ville avec tous les signes de l'épouvante. Voyez ! Un messager maure arrive à Mariana en courant ; ses gestes, son regard trahissent une Irayeur soudaine : il annonce que les chrétiens se sont emparés d'Aleria et de Gorte et marchent sur Mariana. A peine le messager a-t-il franchi la porte de la ville qu'on entend le son du cor, et le comte Ugo Golonna paraît avec l'armée chrétienne. Il est accueilli par d'immenses cris de joie qui partent des montagnes environnantes. J'ai tâché de rendre ce spectacle dramatique, dans la ballade suivante :
Ugo, Ugo, comte Golonna! — qu'il est beau entre tous — quand il danse pareil au tigre royal — bondissant sur le roc !
Le comte Golonna lève son épée ; — il porte à ses lèvres la croix du pommeau, — et c'est ainsi qu'à ses troupes guerrières — parle le noble comte :
Allons, par Dieu ! à l'assaut ! — Par dessus les murs de Mariana commencez la danse ! — Faites sauter aujourd'hui les Maures ! — Qu'ils sautent sur la pointe de vos glaives !
Sachez-le ! Gelui qui à l'assaut tombera, — aujourd'hui même dans le ciel — ira danser avec le chœur des anges — la danse bienheureuse des sphères étoilées.
{Les chrétiens s'avancent. Sons de cors ; on voit sortir de Mariana le roi maure Nugalon à la tête de son armée).
Nugalon, oh, qu'il est beau ! — quand il assouplit à la danse ses membres agiles, — semblable à la panthère tachetée — bondissant du fond des broussailles.
Nugaloii retrousse sa moustache — avec sa main gauche ornée de cercles d'or ; — et c'est ainsi qu'à ses troupes guerrières — parle le Maure orgueilleux :
Allons, par Allah ! — Au milieu de l'armée chrétienne commencez la danse ! — Prouvons par la victoire — qu'Allah est le seul Dieu !
Sachez-le ! celui qui en combattant tombera, — aujourd'hui môme dans l'Eden — ira danser avec les plus belles houris — la danse enivrante de la volupté suprême.
{En ce moment les deux armées déficient. Le roi maure donne le signal de la bataille, et l'on commence les figures de la danse, au nombre de douze).
Un coup d'archet vif et sonore ! — Nugalon et Golonna — dansent l'un vers l'autre, — et l'une vers l'autre — dansent les deux armées.
Gracieusement au son de la musique — se balancent, les jeunes héros, — comme de sveltes tiges fleuries — à la mélodieuse brise du soir.
Elles se touchent à peine, leursépées flamboyantes, — qu'ils brandissent d'une main légère ! — Sont-ce des glaives, sontce des rayons, — des rayons de soleil que portent les combattants ?
Et toujours plus fort retentit le violon, — et les épées s'entrechoquent en cadence, — les corps agiles se penchent en avant, en arrière, — et tournent aux sons du violon.
Et maintenant ils dansent en cercle — les chrétiens et les Maures entrelacés. — Leur chaîne d'armes retentit — du son argentin des glaives.
Les épées s'entrechoquent en cadence : — c'est un air nouveau, ce sont d'autres mouvements. — Maintenant la chaîne est rompue, — et deux demi-cercles se trouvent en présence.