HOSPITALITÉ ET VIE DE FAMILLE A LORETO
C'est à Jupiter qu'appartiennent les étrangers et les indigents ; et un faible don est aussi le bienvenu.
Homère (Odyssée).
Je continuai mon ascension. Après avoir marché pendant deux heures entre des vergers, dont les murs étaient couronnés de belle clématite, et au milieu de magnifiques bois de châtaigniers, j'arrivai à Loreto, le village le plus élevé de la Gasinca.
Loreto tire son nom du grec Oros : il se trouve au sommet d'une verte montagne. Un puissant bloc de granit élève sa tête grise au milieu du village ; c'est comme un piédestal naturel qui attend la statue d'un Hercule colossal. Pour atteindre Loreto, il me fallut suivre un sentier étroit et pénible, souvent traversé par des eaux vives qui roulaient avec bruit dans la vallée.
Parvenu au sommet, j'allai sur la place (la plus grande que j'aie rencontrée dans un village) ; c'est la crête même de la montagne. Ce plateau est dominé par d'autres hauteurs et bordé de maisons de l'aspect le plus paisible. Le curé s'y promenait avec le sacristain ; et les habitants, appuyés aux murs des jardins, jouissaient du repos du
samedi soir. Je me dirigeai vers un groupe, et demandai s'il n'y avait pas une auberge. « Non, me répondit quelqu'un ; mais venez chez moi ! Ce que j'ai est à votre disposition, d J'acceptai avec plaisir, et je suivis mon hôte. Avant d'entrer dans sa maison, Marcantonio voulut me montrer la fontaine, l'orgueil du village, et me faire goûter de son eau, qui est en effet la meilleure de tout le pays de Gasinca. Malgré ma fatigue, je suivis le Corse. Je vis une espèce de temple en pierre, qui par cinq tuyaux versait des torrents d'eau glaciale.
Arrivé dans la maison de Marcantonio, sa femme me salua sans phrases : elle me souhaita simplement le bon soir, et alla aussitôt à la cuisine préparer le repas. Mon hôte me conduisit dans sa meilleure chambre, où je fus tout surpris de trouver une petite collection de livres : c'étaient des ouvrages pieux dont Marcantonio avait hérité. « Je suis malheureux, me dit le Corse, car je suis pauvre et ignorant. Aussi, il me faut rester ici dans la montagne, au lieu d'aller sur le continent occuper un emploi. > Je considérai de plus près cet homme avec sa veste brune et son bonnet phrygien. Il avait l'air taciturne ; sa figure, où la passion avait imprimé des rides profondes, était rigide comme de l'acier, sa parole brève, résolue, amère. Je ne l'ai pas vu sourire une seule fois. C'était, au milieu de ces montagnes solitaires, une âme avide de changement, dévorée par l'ambition. De pareils phénomènes ne sont pas rares en Corse. L'exemple de tant de familles, arrivées à la fortune hors de leur pays, exerce sur ces insulaires une puissante fascination, et les pousse en grand nombre à quitter leurs villages ; on voit souvent ici, dans les plus humbles chaumières, des portraits de famille représentant des sénateurs, des généraux et des préfets. Cette île est le pays des parvenus : tous les hommes y sont naturellement égaux.
La fille de Marcantonio entra dans la chambre : c'était