‹ Histoire des CorsesChapitre 198 sur 408 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

une jeune femme aux formes robustes, à Tair florissant. Sans s'inquiéter de ma présence, elle demanda naïvement à haute voix : « Père, quel est cet étranger? Est-il Français? Que vient-il faire à Loreto ?» Je lui dis que j'étais Allemand, ce qu'elle ne comprit pas. Giulia alla aider sa mère à la cuisine.

On servit à dîner. C'était le festin d'un pauvre : une soupe aux choux et, pour faire honneur à l'étranger, un morceau de viande, du pain blanc et des pêches. La fille apportait les mets ; mais d'après l'usage corse, ni elle ni sa mère ne prenaient part au repas ; l'homme seul me présentait les plats et mangeait avec mof.

Marcantonio me mena ensuite à la petite église de Loreto, et de là sur le bord du rocher pour me faire jouir du vaste panorama ; le jeune curé et une nombreuse suite de villageois nous accompagnèrent. Le spectacle était vraiment incomparable : la campagne était dorée des feux du soleil couchant, et on respirait une délicieuse fraîcheur. Cette splendide nature me remplit d'admiration : je voyais à mes pieds des montagnes couvertes de bois de châtaigniers s'incliner doucement vers la plaine, celle-ci, pareille à un immense jardin, s'étendre jusqu'au rivage, traversée par les eaux sinueuses du Golo et du Fiumalto et bordée par la mer, et, à l'horizon Capraia, l'Ile d'Elbe et Montecristo surgir des flots lumineux. La vue embrasse toute la côte au Nord jusqu'à Bastia et au Sud jusqu'à San Nicolao, et dans l'intérieur une rangée de montagnes qui semblent se toucher et dont le faîte est couronné de villages.

Une petite commune était là groupée autour de nous, et je me fis un véritable plaisir de louer devant elle une île si remarquable par la beauté de sa nature et par l'héroïsme de son histoire. Le jeune curé continua l'éloge avec beaucoup de feu, les villageois approuvèrent, et chacun d'eux

sut par quelque parole honorer dignement son pays. Je remarquai qu'ils étaient tous fort au courant de leur histoire nationale. Le curé m'étonna par son esprit : il avait de la culture et du trait dans l'expression. Il me dit en parlant de Paoli : <£ Voyez ! Son époque était à l'action ; les hommes d'Orezza parlaient peu et agissaient beaucoup alors ! Si notre temps possédait un seul homme avec l'âme grande et généreuse de Pascal Paoli, le monde marcherait autrement. Mais c'est l'époque des chimères et de la plume que la nôtre ; et pourtant l'homme n'est pas fait pour voler. » Je suivis volontiers le curé au presbytère, une pau^e maison en pierres noires. Sa petite chambre était élégante et ornée d'une petite bibliothèque d'environ deux cents volumes. On nous servit une bouteille d'excellent vin, et je passai là une heure dans une conversation agréable avec un homme éclairé et poli, pendant que Marcantonio était assis à côté de nous taciturne et muet. Comme nous vinmes à parler d'Aleria, je m'informai des ruines romaines de la Corse. Marcantonio prit soudain la parole et dit d'une voix brève et pleine de gravité : « Nous n'avons pas besoin de la gloire de Rome, celle de nos pères nous suffit. y>

Revenu à la maison de Marcantonio, je retrouvai la mère et la fille, et nous nous assîmes familièrement autour de la même table. Les femmes raccomodaient leurs nippes : elles parlaient sans timidité, comme le font tous les Corses. On connaît l'activité infatigable de la femme de ce pays : soumise à l'homme, elle choisit dans la société une modeste place de service, et c'est sur elle que repose à peu près tout le travail. Tel est le sort de la femme chez tous les peuples guerriers, les Albanais et les Serbes, par exemple.

Je leur décrivis les grandes villes du continent, leurs mœurs ainsi que certains usages de mon pays. Ils ne manifestaient pas le moindre étonnement, bien que tout fût nou-

CHAPITRB VI. 209

veau pour eux : Giulia n'avait jamais vu de villes, pas môme Bastia. Je demandai à la jeune fille quel était son âge. «c J'ai vingt ans, me répondit-elle.

— C'est impossible. Vous en avez à peine dix-sept.

— Elle a seize ans, dit la mère.

— Gomment, Giulia ! Vous ne savez pas le jour de votre naissance.

— Non, mais il est consigné sur le registre, et le maire le saura bien. »

Ainsi donc M. le Maire est le seul heureux mortel qui puisse fêter l'anniversaire de la belle enfant, si toutefois il pose sur son nez ses grandes lunettes avec monture en corne pour feuilleter le grand registre.

(( Giulia, quelles sont vos distractions? La jeunesse aime à s'amuser.

— J'ai assez à faire ici : mes frères manquent toujours de quelque chose. Le dimanche je vais à la messe.

— Quelle sera donc votre toilette demain '?

— Je mettrai la faldctta. d

Elle tira la faldetta de l'armoire et la mit devant moi : elle lui allait à ravir. La faldetta est une longue jupe, presque toujours noire, dont la partie postérieure est ramenée sur la tête, ce qui la fait ressembler à une robe de nonne munie d'un capuchon. Elle donne de la dignité aux femmes d'un certain âge et entoure les jeunes filles d'un charmant mystère.

Les femmes me demandèrent ce que j'étais. La réponse était difficile. Je tirai mon album, et leur montrant mes faibles esquisses, je leur dis que j'étais peintre.

(H Etes-vous venu dans le village, me dit Giulia, pour peindre les appartements ? »

J'éclatai de rire : cette demande était une critique spirituelle de mes esquisses corses.

Marcantonio dit alors d'un air grave : « Laissez donc ! elle ne comprend pas. )>

Ces femmes corses ignorent les lettres et les arts. Elles ne lisent point de romans ; mais au crépuscule elles aiment à s'accompagner de la cetera en chantant un vocero mélancolique. Dans le cercle étroit de leurs idées et de leurs sentiments, leur âme reste forte et saine, ainsi que la divine nature, chaste, pieuse et toujours assurée. Elle est capable de tous les sacrifices et de ces héroïques résolutions, que la poésie des nations civilisées donne pour les sublimes modèles de la magnanimité humaine, comme Antigone et Iphigénie.

Il n'y a point dans l'antiquité un seul trait d'héroïsme auquel ce peuple sans culture ne puisse opposer un acte pareil.

Le fait suivant, je le raconte en l'honneur de la jeune Giuha. Il est historique, comme le sont d'ailleurs toutes les nouvelles de ce livre.

Page 1