‹ Histoire des CorsesChapitre 199 sur 408 · L'ANTIGONE CORSE · texte numérisé non relu

L'ANTIGONE CORSE

Abandonné, sans honneur, sans tombeau, son corps doit servir de pâture aux oiseaux

dévorants Pour nnoi, je l'ensevelirai.

Il sera glorieux de mourir après l'avoir fait. Je reposerai avec un frère chéri, et j'aurai rempli mon devoir.

Sophocle (Antigone).

C'était vers la fin de l'année 1768. Les Français avaient occupé Oletta, village considérable du Nebbio. A cause de l'importance stratégique de cette position, Pascal Paoli s'était ménagé des intelligences avec les habitants : son but était de surprendre et de faire prisonnière la garnison du village, forte de 1500 hommes et commandée par le marquis d'Arcambal. Mais les ennemis étaient sur leurs gardes : ils proclamèrent la loi martiale, de sorte que les habitants ne pouvaient plus rien tenter.

Il régnait à Oletta un silence de mort.

Giulio Saliceti quitta un jour le village sans la permission de la garde française, et s'en alla à sa campagne. Au retour il fut arrêté et jeté dans un cachot ; mais peu de temps après, on le relâcha.

Le jeune homme rentra chez ses parents, le cœur plein de colère pour l'affront qu'il venait de recevoir de l'ennemi. Il grommela entre ses dents, sans doute une malédiction contre les Français abhorrés. Un sergent l'entendit, et le frappa au visage. Gela se passait devant la maison de Giulio, au moment même où l'abbé Saliceti, vulgairement appelé Peverino, poivre d'Espagne, à cause de sa nature ardente, se

trouvait à la fenêtre. En voyant le coup tomber sur la figure de son parent, Peverino se sentit le feu au cœur.

Lors donc que Giulio, hors de lui, se précipita dans la maison, Peverino le conduisit dans sa chambre. Après quelque temps ils en sortirent tous deux, l'air calme mais plein d'une inquiétante gravité.

La nuit, d'autres personnes se réunirent chez Saliceti pour délibérer sur le parti à prendre. Voici quelle fut leur résolution : on voulait faire sauter l'église, qui était devenue la caserne des Français, se venger en délivrant le pays.

Ils creusèrent une mine, qui partant de la maison de Saliceti aboutissait au-dessous de l'église, et après avoir pratiqué cette galerie, ils y placèrent toute la poudre qu'ils tenaient cachée.

C'était le 13 Février, à la nuit tombante, que l'église devait sauter.

Le cœur de Giulio était tellement serré par la haine qu'il n'était pas plus gros qu'une balle de mousquet. « Demain, disait-il en frémissant de rage, demain ! Laissez-moi allumer la mèche ! Ils m'ont frappé à la figure ! Je veux d'un coup les lancer aux nuages, les jeter bruyamment hors d'Oletta, comme les projectiles d'un tromblon.

— Mais les femmes et les enfants qui l'ignorent ? Les maisons et les gens du voisinage sauteront aussi.

— Il faut les avertir, leur ordonner, sous un prétexte quelconque, de se rendre en silence, à l'heure fixée, à l'autre bout du village. y>

C'est ce que firent les conjurés.

Lorsque le soir l'heure terrible approcha, on vit les vieillards, les femmes et les enfants se porter en toute hâte à l'autre extrémité du village et s'y réunir avec mystère : leurs regards incertains trahissaient la crainte d'un danger inconnu.

Les Français conçurent des soupçons ; un courrier du

Page 1