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CHAPITRE VI

général Grand'Maison vint alors à bride abattue leur dire ce qui se tramait. Un traître avait dévoilé le complot. Les Français coururent aussitôt à la maison de Saliceti et à la mine, et l'infernale entreprise avorta.

Saliceti et un petit nombre de conjurés, se frayant, les armes à la main, un passage à travers les ennemis, parvinrent à s'échapper. D'autres furent pris et enchaînés. Le conseil de guerre en condamna quatorze au supplice de la roue, et sept de ces malheureux le subirent en effet.

On vit un jour sept cadavres publiquement exposés sur la place du couvent d'Oletta. Ils devaient rester là sans sépulture : le colonel français avait défendu, sous peine de mort, de les enlever de l'échafaud et de les ensevelir.

La terreur régnait à Oletta. Le frisson de la mort s'était emparé de tous les cœurs. Pas une âme vivante dans les rues, le feu éteint aux foyers, les bouches muettes, on n'entendait que des sanglots. Ils se tenaient tous dans leurs maisons, et leurs pensées, se portant sans cesse vers la place -du couvent, s'attachaient à l'échafaud où gisaient les sept cadavres.

La première nuit arriva.

Maria Gentili Montalti était dans sa chambre. Elle ne pleurait pas : assise sur sa couche, la tête penchée sur la poitrine, les mains sur les genoux, les yeux fermés, parfois un sanglot s'échappait de son cœur.

Dans le silence de la nuit il lui semblait entendre une voix lui crier : « 0 Mari ! »

Au milieu de la nuit tranquille parfois les morts prononcent le nom d'une personne aimée.

Leur répondre, c'est mourir.

« 0 Bernardo ! » s'écria Marie.

Mais là-bas, près du couvent, Bernardo gisait sur l'échafaud. De tous ces morts c'était le septième et le plus jeune. Bernardo était le bien-aimé de Marie : dans un mois il devait l'épouser. Et maintenant, il gisait sur l'échafaud.

Dans sa chambre ténébreuse Maria Gentili, muette, prêtait l'oreille du côté du couvent. Son cœur luttait avec sa raison. Il lui semblait entendre Bernardo lui demander une sépulture chrétienne.

Mais enlever un cadavre de l'échafaud et l'ensevelir, c'était s'exposer à la mort. Maria voulait ensevelir son bien-aimé, et puis mourir.

Elle ouvrit doucement la porte de sa chambre pour sortir. Elle traversa la pièce où reposaient ses vieux parents. Elle s'approcha de leur lit, et écouta leur respiration. Ils dormaient. Son cœur commença à trembler, car elle était leur fille unique, le bâton de leur vieillesse, et en songeant que sa mort par la main du bourreau courberait son père et sa mère vers la tombe, elle sentit son âme se remplir de douleur ; chancelant dans sa résolution, elle fit un pas en arrière pour regagner sa chambre.

Mais elle entendit de nouveau la voix plaintive de Bernardo lui crier : « 0 MariJ.... 0 Mari !.... Je t'adorai, et tu m'abandonnes ! Ce corps mutilé contient le cœur qui s'éteignit en t' aimant. Donne-moi la sépulture dans l'église de Saint-François, dans le tombeau de mes pères ! »

Maria ouvrit la porte de la maison et sortit au milieu des ténèbres. Elle s'avança en chancelant vers la place du couvent.

La nuit était noire. Parfois la tempête chassait les nuages, et la lune brillait sur la terre, sur la place du couvent. Mais la céleste lumière, comme saisie d'horreur, s'enveloppait aussitôt dans son voile ; car là-bas, près du couvent, sept cadavres gisaient, l'un à côté de l'autre, sur l'échafaud, et le septième était le corps d'un jeune homme.

Du haut du beffroi le hibou et le corbeau jetaient leur cri sinistre : c'était le vocero, le chant funèbre des pauvres suppliciés. Et près de la place un grenadier se promenait.

le fusil sur l'épaule. Plein d'épouvante, il se couvrait la figure avec son manteau, et marchait à pas lents.

Maria s'était enveloppée de la noire faldetta^ pour mieux disparaître dans la nuit. Implorant le secours de la Sainte Mère des douleurs, elle s'avança d'un pas rapide vers l'échafaud. Bernardo était le septième mort.... ; elle le détacha. Son propre cœur et un éclair de ces traits inanimés lui dirent au milieu des ténèbres que c'était lui. Maria prit le cadavre dans ses bras, et le chargea sur ses épaules. Elle était devenue forte. Elle le porta à l'église de Saint-François. " Là elle s'assit épuisée sur les marches d'un autel, où brûlait une faible lampe devant l'image de la Sainte Mère des douleurs. Le corps de Bernardo gisait inanimé sur les genoux de la jeune fille, comme celui du Christ sur les genoux de sa divine Mère (le midi appelle cette image Pietà).

Dans l'église aucun bruit, aucune lumière si ce n'est la lueur de la lampe qui brûlait devant l'image de la Sainte Vierge ; au dehors, parfois un coup de vent, puis le silence.

Maria se leva. Elle déposa avec précaution le cadavre sur les marches de l'autel, et se dirigea vers le tombeau de la famille de Bernardo. Elle l'ouvrit ; puis, reprenant le mort chéri dans ses bras, &\\& imprima un baiser sur sa pâle figure, et le fit descendre doucement dans la tombe, qu'elle referma.

Maria resta longtemps à genoux devant l'image de la Sainte-Mère de Dieu : elle priait avec ferveur, implorant la paix céleste pour l'àme de Bernardo. Puis elle s'éloigna en silence, et rentra dans sa maison et dans sa chambre.

A l'aube, on vit qu'un cadavre manquait sur la place du couvent : c'était le corps de Bernardo. La nouvelle de sa disparition se répandit rapidement dans le village, et les soldats sonnèrent l'alarme. On crut que les parents de Ber-

nardo avaient pendant la nuit enlevé son corps, et on pénétra aussitôt dans leur maison. Ils furent tous chargés de chaînes et enfermés dans la Tour. Condamnés à mort, ils protestèrent vainement de leur innocence : ils allaient subir le dernier supplice.

Enfermée dans sa chambre. Maria Gentili apprit ce qui se passait. Sans prononcer une parole, elle courut chez le comte de Vaux, qui était arrivé à Oletta. Elle se jeta à ses genoux, lui demanda la grâce des prisonniers et avoua sa faute. « J'ai, dit-elle, donné la sépulture à mon bien-aimé, je mérite la mort, prenez ma tête ; mais rendez à la liberté ces innocents ! »

Le comte ne crut pas tout d'abord aux paroles de la jeune fdle : il lui semblait impossible qu'une faible femme fût capable d'un pareil héroïsme, ni qu'elle eût la force d'accomplir ce qu'avait fait Maria. Mais lorsqu'il connut la vérité, il fut profondément ému et touché jusqu'aux larmes. « Va, noble jeune fdle, s'écria-t-il, va délivrer toi-même les parents de ton fiancé, et puisse le Seigneur récompenser ton héroïsme. »

Le même jour on enleva de l'échafaud les six autres cadavres, et on leur donna une sépulture chrétienne.

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