CHAPITRE VII
A CHEVAL D'OREZZA A MOROSAGLIA
Je voulais partir de Loreto pour aller à Morosaglia en passant par Orezza. Marcantonio m'avait promis de m'accompagner et de me procurer de bonnes montures. Il me réveilla donc le matin de bonne heure et fit ses préparatifs. Il avait mis son meilleur costume, une veste en velours, et s'était rasé. Lorsque les femmes nous eurent donné des provisions pour bien déjeuner en route, nous nous élançâmes sur nos petits chevaux corses, et nous partîmes fièrement.
Je suis encore tout heureux en songeant à cette matinée de dimanche, où nous chevauchions dans le beau pays d'Orezza, à travers de vertes montagnes, de frais vallons, des torrents sonores et des forêts de chênes touffus. Partout, à perte de vue, s'étendent des bois odorants de châtaigniers, aux profonds ombrages, aux arbres vigoureux et gigantesques, tels que je n'en ai rencontré nulle part ailleurs. La nature a tant fait ici et l'homme si peu de chose !
Le Corse n'a souvent d'autre bien que ses châtaigniers ; six chèvres, -et six châtaigniers pour fournir la polenta, telle est parfois toute sa fortune. Le gouvernement a eu un instant l'idée de couper les châtaigniers pour forcer les habitants à travailler la terre : ce serait les affamer. Plusieurs de ces arbres ont des troncs de vingt pieds d'épaisseur ; ils forment de magni-
fiques berceaux avec leurs larges et longues feuilles d'un vert foncé et leurs pommes hérissées d'épines d'une teinte plus claire.
Au-delà de Casalta nous rencontrâmes un ravin des plus pittoresques : il est traversé par le bruyant Fiumalto et couvert partout de serpentine et d'un marbre précieux appelé Verde antico. Les naturalistes nomment cette petite province d'Orezza le paradis des géologues ; les eaux du torrent entraînent avec elles les pierres les plus rares.
Chevauchant par monts et par vaux à travers des bois embaumés, nous arrivâmes à Piedicroce, chef-lieu du canton d'Orezza, célèbre par ses sources ferrugineuses; car ce pays est aussi riche en eaux minérales qu'en minéraux.
Marmocchi dit dans sa géographie de la Corse : a Les eaux minérales sont surtout les signes caractéristiques des pays soulevés et bouleversés par les forces intérieures du globe. La Corse qui, dans un petit espace, offre le spectacle surprenant et si varié des mille effets de cette lutte antique entre les entrailles incandescentes de la terre et sa croûte refroidie, ne pouvait faire exception à la règle générale.
La Corse a donc ses eaux minérales froides et chaudes ; et bien que les sources de ce genre enregistrées jusqu'ici soient nombreuses, néanmoins il est presque certain que la science ne les connaît pas toutes.
Sous le rapport de l'histoire naturelle et en particulier sous le rapport de la minéralogie, cette belle et grande île est bien lom d'avoir été complètement explorée.
Jusqu'à ce jour on ne connaît positivement, sinon complètement, que quatorze sources d'eaux minérales, les unes froides, les autres chaudes. La distribution de ces sources bienfaisantes sur la surface de l'île, spécialement sous le rapport de leurs qualités thermales, est très inégale : en eff'et, la région des terrains primordiaux granitoïdes en
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compte huit, toutes chaudes et plus ou moins sulfureuses, moins une ; tandis que la région des terrains primordiaux ophiolitiques et calcaires n'en possède que six^ dont une seule est chaude. y>
Les eaux d'Orezza se trouvent, en grand nombre, sur la rive droite du Fiumalto. La source principale, la seule qui soit fréquentée, est située au-dessous de Piedicroce. Cette eau, froide, acidulé et ferrugineuse, jaillit en abondance d'un bassin de pierre au flanc d'une montagne. On n'a rien fait pour diminuer la fatigue des voyageurs qui, à pied ou à cheval, descendent à la source par de mauvais chemins et sous le seul abri de leurs ombrelles et des bois de châtaigniers. Après avoir chevauché plusieurs heures sans ombrelle et par un soleil ardent au milieu des montagnes, je me désaltérai à cette eau fraîche et fortement gazeuse avec une véritable volupté.
Piedicroce est sur une hauteur. Son clocher aux formes sveltes s'élève librement dans les airs et domine la verte montagne. En Corse, l'emplacement des églises est souvent d'une beauté et d'une hardiesse surprenantes : elles sont, pour ainsi dire, déjà dans le ciel, et quand elles ouvrent leurs portes, les nuages et les anges y entrent avec les fidèles. ^
Un majestueux orage flamboyait en grondant autour de Piedicroce, et les roulements du tonnerre se répercutaient avec fracas dans les montagnes. Pressant le pas de nos montures pour échapper à l'averse imminente, nous arrivâmes dans le village. Un jeune homme, en beau costume de citadin, sortit aussitôt de la maison, et nous invita à descendre à son auberge. Il y avait là deux autres messieurs aux barbes élégantes, qui d"un air dégagé me demandèrent aussitôt mes ordres. Et ils se mirent lestement en besogne : l'un brouilla des œufs, l'autre apporta du bois à brûler, le troisième
hacha de la viande. Le plus âgé d'entre eux avait une figure distinguée, mais pâlie par la fièvre, et une longue moustache de Slave. Je n'avais jamais vu tant de cuisiniers et de si élégants pour un repas des plus simples. J'étais tout étonné. J'eus enfin le mot de l'énigme : c'étaient deux émigrés de Modène et un Hongrois. Tout en faisant rôtir la viande, le Magyare me raconta que pendant sept ans il avait rempli les fonctions de lieutenant en premier ; a et maintenant je suis cuisinier, ajouta-t-il. Ainsi va le monde ! Quand on est devenu un pauvre diable à l'étranger, il ne faut pas être fier. Nous avons monté un hôtel ici pour la saison des eaux, mais nous n'avons presque rien gagné. ))
En considérant ce pâle jeune homme (il avait pris les fièvres à Aleria), j'eus un mouvement de compassion.
Nous nous assîmes ensemble, Hongrois, Lombards, Allemand et Corse, faisant maintes réflexions sur des choses déjà anciennes et nommant aussi plus d'un personnage d'un passé fort récent. Mais presque tous ces noms sont bien humbles devant celui du grand Paoli ! Je n'ose les écrire à côté du sien : le noble citoyen, le vaillant homme d'action a besoin d'être seul.
L'orage s'est dissipé, mais les montagnes sont toujours couvertes d'épais brouillards. Nous sautons à cheval pour nous rendre, par le col de Santo-Pietro, à la piève d'Ampugnani. Les gorges grondent encore sourdement, et autour de nous courent de sinistres nuées. Au-dessus des hauteurs plane comme un génie morne et farouche, et de temps en temps jaillit un éclair. Quelques montagnes sont plongées dans une mer de nuages, d'autres élèvent fièrement au-dessus d'elle leur tête colossale, et lorsque le voile de vapeurs se déchire, on voit soudain apparaître des paysages plantureux, des bosquets verdoyants ou des villages noirs ;.... et tout cela passe d'un vol rapide à côté du cavalier ; puis sommets