‹ Histoire des CorsesChapitre 202 sur 408 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

et profondeurs, couvents et tours, montagnes et montagnes, comme des images fantastiques, flottent dans les nues. Les féroces instincts de la nature primitive, qui sommeillent au fond de l'âme humaine, enchaînés par une force bienfaisante, briseraient ici volontiers leurs entraves pour se donner libre carrière au dehors. Quel est donc le voyageur qui, sur une mer en furie ou pendant un orage, n'a pas eu de ces mouvements impétueux ? Nous subissons alors la loi même de la* nature, que l'homme appelle passion quand elle affecte une forme déterminée.

« En avant, Marcantonio ! Longeons cette montagne de brouillards, et que nos rouges coursiers bondissent vivement ! Il le faut : nous sommes jeunes. Tout ce qui a des ailes doit voler haut : les nuages volent, les montagnes volent, les couvents volent, les tours volent, le cheval et le cavalier volent aussi. Ah ! c'est un bonheur que de voler !.... Là-bas un clocher noir dans les nues ! les cloches sonnent.... Ave Mariai.... elles implorent la paix pour notre âme. »

Il n'y a ici que de petits villages, disséminés partout, les uns haut perchés sur la montagne, d'autres au fond des vertes vallées. En un point j'en ai compté dix-sept autour de moi, tous avec leur noir et svelte clocher.

Un grand nombre d'hommes venaient de notre côté. C'étaient des habitants de l'historique province d'Orezza et de Rostino, de vrais types d'anciens héros, aux formes vigoureuses et à l'air florissant. Leurs ancêtres composaient la garde de Paoli.

Près de Polveroso nous vîmes un spectacle magnifique : au sein d'une vallée profonde, La Porta avec une brillante couronne de châtaigniers où perlaient encore des gouttes de pluie. Ce village est le chef-lieu du canton d'Ampugnani ; c'est là que se trouvait l'ancienne ville d'Accia, autrefois siège d'un évêché et aujourd'hui complètement disparue. La

Porta a un air très coquet : un grand nombre de ses maisons ressemblent à des villas. Sa petite église, peinte en jaune, a une façade élégante, et près d'elle s'élève un gracieux clocher dans le genre des campanili toscans. Vues de la montagne de San-Pietro, les maisons, rangées autour de l'église, apparaissent comme un décor de théâtre. La Porta est la patrie des Sebastiani.

Maintenant les montagnes deviennent plus nues et rappellent davantage la Laconie : elles ont perdu leur belle parure de châtaigniers. Je trouvai sur la route des chardons vigoureux aux feuilles larges et finement frangées : c'étaient de vrais arbustes dont les troncs avaient l'épaisseur et la dureté du bois.

Marcantonio ne soufflait mot. Les Corses parlent aussi peu que les anciens Spartiates : mon hôte était presque toujours silencieux comme Harpokrate. J'avais couru avec lui toute la journée à cheval, sans réussir à nouer un bout de conversation. Seulement, de loin en loin il m'adressait une question naïve, me demandant, par exemple : « Avez-vous des canons ? Avez-vous des cloches dans votre pays ? Est-ce qu'il y a des fruits chez vous ? Êtes-vous riche ? i>

Après V Angélus nous arrivâmes au canton de Rostino ou de Morosaglia, lieu de naissance des Paoli. C'est la contrée la plus glorieuse dans l'histoire de la Corse, le centre de l'ancienne et démocratique Terre de commune. Avant d'arriver au village, Marcantonio prit congé de moi : il voulait passer la nuit dans une maison de campagne pour rentrer chez lui avec les chevaux le lendemain matm. Il me donna un baiser fraternel, puis s'en retourna grave et taciturne ; et moi, tout heureux de me trouver dans cette héroïque terre d'hommes libres, je continuai seul mon voyage pour arriver au couvent de Morosaglia.

J'ai encore une heure à passer dans cette campagne près-

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