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CHAPITRE IX

Tous ces hommes sont coulés dans le bronze grec. C'étaient des héros de Plutarque, semblables à Aristide, à Epaminondas et à Timoléon. Ils pouvaient bien s'imposer des sacrifices, se sacrifier eux-mêmes pour la patrie, ces citoyens vaillants et modestes ! Ils avaient grandi dans l'action et non dans les théories ; la haute noblesse de leurs principes avait pour fondement l'expérience et les faits. Si l'on veut les caractériser d'un mot, ce mot s'appellera vertu, dont la fleur la plus pure est la liberté.

Je remarque un portrait de Paoli. Je ne pouvais me le représenter autrement. La tête est puissante et lumineuse, le front haut, la chevelure longue et flottante. Les sourcils épais retombent un peu sur les yeux, et semblent prêts à se froncer de colère ; mais de grands yeux bleus et limpides, brillant de la lumière même de la raison, éclairent une figure imberbe, pleine de douceur, de noblesse et d'humanité.

L'un de mes plaisirs les plus vifs, c'est de considérer les portraits et les bustes des grands hommes. Il y a quatre périodes qui m'attirent spécialement : la grecque, la romaine, la grande époque du quinzième et du seizième siècles, et celle dn dix-huitième. On ne finirait pas si on voulait mettre en ligne les bustes de tous les grands hommes marquants du dix-huitième siècle ; un pareil musée aurait certainement son prix. Lorsque j'en examine seulement un petit groupe, il me semble qu'ils ont tous un certain air de famille, résultant d'une conformité de principes : Pascal Paoli, Washington, Franklin, Vice, Genovesi, Filangeri, Herder, Pestalozzi, Lessing.

La tête de Paoli a une ressemblance frappante avec celle d'Alfieri. Bien que ce dernier fût, comme Byron, un aristocrate orgueilleux et égoïste, et qu'on doive le placer fort audessous de son contemporain Paoli, du grand citoyen dont l'âme sereine débordait d'amour pour fhumanité, il possédait

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cependant une admirable énergie, et son cœur brûlait de haine contre les tyrans. Aussi, mieux que le Grand Frédéric, était-il à même de comprendre le caractère de Paoli.

Frédéric envoya un jour à Paoli, dans cette même maison où je me trouve, une épée d'honneur portant ces mots : « Libertas, Patria ». Qui sait ? Au fond de son royaume de Prusse, il voyait peut-être en lui un grand homme de guerre. Pasqtmle n'était point soldat ; son épée, ce fut toujours son frère Clément. Quant à lui, c'était la tête pensante, le citoyen au cœur noble et fort.

Après avoir composé sa tragédie de Timoléon, Alfieri l'adressa à Paoli, avec la lettre suivante :

« Au noble citoyen Pascal Paoli, magnanime défenseur des Corses.

» Écrire des tragédies sur la liberté dans la langue d'un peuple qui n'est point libre, peut passer avec raison pour une vraie folie aux yeux de celui dont le regard ne s'étend pas au-delà des choses présentes. Mais quiconque par les continuelles vicissitudes du passé a appris à juger de l'avenir, raisonnera peut-être autrement. Aussi, est-ce à vous que je veux dédier cette tragédie, à vous qui, possédant, chose bien rare, une saine connaissance d'autres temps, d'autres peuples et d'autres idées, auriez dû naître et agir dans un siècle moins amolli que le nôtre. Mais, comme il n'a certes pas dépendu de vous que votre patrie ne fût libre et que, contrairement aux habitudes du vulgaire, je juge les hommes par leurs œuvres et non par le succès, je vous crois digne d'entendre les paroles de Timoléon, parce que vous pouvez pleinement les comprendre et les sentir. »

Sur l'exemplaire destiné à Paoli, Alfieri écrivit ces mots :

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