CHAPITRE X
se précipiter au milieu des batailles, car le Seigneur lui commandait la victoire. Il était le plus fier devant l'ennemi, le plus humble devant Dieu. Ainsi qu'Ali, il avait dans sa nature sombre quelque chose de prophétique.
Là où le danger était le plus grand, il apparaissait comme un ange vengeur : au couvent de Bozio, il vint délivrer son frère, assiégé par Marins Matra ; ce fut lui qui, après une terrible bataille, chassa les Génois d'Orezza. Il força San- Pellegrino et Saint-Florent, et triompha dans d'innombrables combats. Lorsque les Génois assaillirent Furiani avec toutes leurs forces, Clément resta pendant cinquante-six jours impassible au milieu des ruines. Mille bombes étaient tombées dans le village et en avaient fait un amas de décombres ; et Clément invoquait le Dieu des armées sans se laisser un instant ébranler dans son courage : la victoire fut le prix de sa constance.
La pensée de Pasquale guida les Corses à la liberté ; l'épée de Clément sut la leur conquérir. Même après que les Français eurent pris l'oftensive en 1768, Clément accomplit les plus brillants faits d'armes. Il gagna la glorieuse bataille de Borgo, et lutta à Pontenovo en désespéré ; et lorsque tout fut perdu sans ressource, il courut sauver son frère. Il se jeta dans les montagnes du Niolo avec une poignée de braves pour arrêter le général Narbonne et assurer la retraite de Pasquale ; dès qu'il y fut parvenu, il alla le rejoindre à Bastelica, et s'embarqua tristement avec lui pour la Toscane.
Il ne le suivit pas en Angleterre. Il resta en Toscane, car la parole de l'étranger aurait troublé son cœur. Là, au fond du beau couvent de Vallombrosa, il se plongea de nouveau dans ses adorations extatiques et dans ses rigides pénitences ; et en voyant ce moine humblement prosterné en prières, on n'aurait jamais pu soupçonner en lui le redoutable héros de la liberté.
Après avoir passé vingt ans dans les cloîtres de Toscane, Clément revint en Corse, peu de temps avant son frère. Il sentit encore une fois son cœur s'enflammer de patriotiques espérances ; mais les événements apprirent bientôt au vieux héros que tout était perdu sans retour. Comme un pêcheur triste et pénitent, il mourut l'année même où la Convention mandait Pasquale à sa barre pour crime de haute trahison.
Aux yeux de Clément, le patriotisme était une religion. Une grande et sainte passion, à son paroxisme, a en ellemême quelque chose de religieux ; quand elle s'empare de tout un peuple, surtout dans les moments critiques, elle devient comme un culte divin. Durant ces jours de détresse, on entendait dans toutes les chaires le prêtre prêcher la guerre ; les moines prenaient les armes et les crucifix tenaient lieu d'étendards. Les assemblées se réunissaient surtout dans les couvents pour se placer en quelque sorte immédiatement sous la protection divine ; et les Corses mirent en effet, un jour, par décision populaire, leur pays sous l'égide de la bienheureuse Vierge Marie.
Pasquale aussi était religieux. J'ai vu dans sa maison la chapelle qu'il y avait établie au fond d'une pièce obscure. Tous les jours il allait y prier Dieu. Mais Clément passait chaque jour six ou sept heures en adoration. Il priait même au milieu des batailles, et il était terrible à voir lorsque le chapelet dans une main et le mousquet dans l'autre, habillé comme un simple paysan corse, mais reconnaissable à ses grands yeux ardents et à ses épais sourcils, il s'agenouillait plein de ferveur. On dit qu'ir chargeait son arme avec une promptitude furibonde et que, toujours sur de son coup, il bénissait l'àme de la victime désignée en s'écriant : <l Pauvre mère ! i> Puis il sacrifiait l'ennemi au Dieu de la liberté. Après la bataille, il était doux et humain, mais toujours grave et profondément mélancolique. Il avait l'habitude de