CHAPITRE XI
rendis à Casamari chez les Trappistes, et pendant onze ans je ne dis mot.
— Mais, mon ami Augustin, comment avez-vous donc pu résister si longtemps ?
— Ah ! bien oui ! Celui qui n'a pas un grand fonds de bonne humeur ne saurait y tenir. Chez les Trappistes, les hommes mélancoliques deviennent fous. Mais je connaissais le métier d'ébéniste, et je travaillais tout le jour en chantant dans mon cœur.
— Que vous donnait-on à manger ?
— Deux grandes assiettées de soupe aux herbes, du pain à discrétion et une demi-bouteille de vin. Je mangeais peu ; mais jamais dans ma bouteille il ne resta une goutte. Bénis soient Dieu et le bon vin ! Mon frère de droite avait toujours faim : il mangeait toujours deux assiettées de soupe et cinq pains après cela.
— Avez-vous vu le pape Pie IX ?
— Oui, je lui ai même parlé comme à un ami. Il était évêque de Rieti. J'y allai le Vendredi Saint chercher de l'huile sainte pour mon couvent. Déjà alors j'étais très malade ; quand je fus devant l'évêque, il baisa mon froc avec humihté et me dit en me congédiant ; « Frère Augustin, vous êtes malade. Prenez quelque chose pour vous restaurer ! — Monseigneur, lui répondis-je, je n'ai pas encore vu un Frère manger le Vendredi Saint. — C'est égal ; vous avez la dispense, car vous n'êtes pas bien portant. » Et il fit prendre pour moi au meilleur hôtel un demi-poulet, un bouillon, de la confiture et du vin.
— Comment ! le Saint Père a aussi mangé ce jour-là ?
— Il n'a goûté que trois noix et trois figues. Cependant mon mal s'aggrava, et je me rendis en Toscane. Un beau jour j'eus en dégoût, en horreur les œuvres des hommes, et je résolus de me faire ermite. Je pris donc mes outils, et
après m'être pourvu du nécessaire, je m'embarquai pour la petite île de Montecristo. Elle a neuf milles de tour et n'est habitée que par des chèvres sauvages, des serpents et des rats. C'est là que Saint Maximilien, ancien évêque de Palerme, fut autrefois confiné par l'empereur Dioclétien. Il y a fait élever une église au haut d'un rocher ; plus tard on y a bâti un couvent, où résidaient cinquante moines, des Bénédictins d'abord, puis des Cisterciens, et enfin des Chartreux de Saint-Bruno. Les Beligieux de Montecristo ont fondé un grand nombre de cloîtres en Toscane et fait beaucoup de bien : on leur doit l'hospice de Santa Maria Novella de Florence. Mais, voyez-vous, les Sarrasins enlevèrent les moines avec leurs bœufs et leurs gens de service ; ils ne purent attraper les chèvres qui s'enfuirent dans la montagne et devinrent sauvages.
— Avez-vous habité le vieux couvent ?
— Non, il est en ruines. Je vivais dans une grotte. Je l'ai arrangée avec mes outils, et j'ai même construit un mur pour en défendre l'entrée.
— Comment passiez-vous donc vos longues journées ? Vous étiez sans doute constamment en prières ?
— Oh, que non ! Je ne suis pas Pharisien. On ne saurait prier beaucoup; d'ailleurs, la volonté de Dieu se fait toujours. J'avais une flûte ; j'allais tirer aux chèvres sauvages, ou bien encore je regardais les vagues qui s'avançaient contre les rochers. J'avais aussi des livres de lecture.
— Lesquels ?
— Les œuvres complètes du Père Paul Segneri.
— Quelle est la végétation de l'île ?
Il n'y a que des bruyères et des orchis. On y trouve bien quelques petites vallées verdoyantes ; mais le sol est généralement pierreux. Un Sarde, arrivé dans l'île, me donna diff'érentes graines : j'ai semé des légumes et planté même des arbres.